Jean Muller, un rappelé témoigne à charge

Article paru dans le n° 6 de mars 2001 du trimestriel « Histoire du Christianisme Magazine ».

Membre de l’équipe nationale Route des Scouts de France, Jean Muller est rappelé en 1956. Destination : l’Algérie. il hésite. Envisage l’insoumission, puis, finalement, décide de partir pour « témoigner ». Quatre mois plus tard, il tombe victime d’une embuscade. Jean Muller avait vingt-cinq ans. Témoignage chrétien qui s’est procuré une partie des lettres écrites à ses proches décide de les publier. L’affaire Muller commence. Avec elle, les Français découvrent la torture.

27 octobre 1956. Une colonne de véhicules du 146è régiment d’infanterie quitte Tablat, commune mixte de Grande Kabylie à 70 km au sud d’Alger en début d’après-midi. Elle doit assurer la liaison entre deux postes tenus par le régiment dans cette zone montagneuse considérée comme peu sûre depuis le début des évènements d’Algérie. Les camions se dirigent vers Sériet en empruntant la route nationale 8. Juste avant d’y arriver, la route qui borde l’oued Isser se rétrécît en un défilé bordé de falaises abruptes. Soudain, des coups de feu partent des hauteurs. Trois sections de fellaghas (près de quatre-vingt-dix hommes) ont tendu une embuscade. Dès les premières secondes de l’engagement, de nombreux soldats français tombent. Coincés par les falaises, les camions ne peuvent manœuvrer. A l’issue du combat, les pertes françaises sont lourdes : dix blessés, vingt-sept morts. Toutes les armes des soldats français ont été récupérées par les fellaghas. De leur côté, ceux-ci laissent une quinzaine de morts sur le terrain. Le commando FLN [1] a en effet été repéré et mitraillé par l’aviation prévenue en hâte. Dans la liste des victimes françaises, figure un sergent de vingt-cinq ans, Jean Muller gui devait revenir en France fin novembre. Celui-ci a eu le temps de sauter de son camion et d’ouvrir le feu comme l’attestent les douilles trouvées à côté de son corps percé de nombreuses balles.

Jean Muller à Jambville
A gauche, Paul Rendu, commissaire national route, à droite Robert Bajard.

Une petite bombe

Quelques semaines plus tard, le 15 février 1957, l’hebdomadaire Témoignage chrétien qui tire alors à près de cent mille exemplaires publie un cahier De la pacification à la répression, le dossier Jean Muller. À une époque où l’État contrôle les médias de manière beaucoup plus étroite qu’aujourd’hui, cette publication fait l’effet d’une petite bombe.

L’équipe du journal a hésité à publier ces cinquante huit extraits de quatorze lettres de Jean Muller qui composent le dossier. Georges Suffert, l’un des rédacteurs de Témoignage chrétien, écrira : « Le comité de direction du journal hésitera plusieurs semaines ; personne jusqu’alors n’a officiellement parlé de tortures ; les mots de « corvée de bois », de « baignoire », de « magnéto » font leur apparition dans notre univers mental.(…) Ce témoignage d’un chef scout, moralement incontestable, constituait la première révélation. (…) Il faut bien avouer que nous ne l’avons pas rendu public sans crainte et tremblement. » Qui est donc ce chef scout dont les écrits inquiètent tant ?

C’est en 1931 que Jean Muller naît à Metz dans une famille de la petite bourgeoisie catholique. Il a un frère cadet Jean-Jacques, né en 1933 et une sœur aînée?, Jacqueline née en 1929. Fin 1944, il devient éclaireur? à la troupe 7e Metz des Scouts de France. Après des études très moyennes, il part faire son service militaire en 1951-52. Parallèlement, il devient chef du clan routier de Maud’huy à Metz. Après avoir été quelques temps représentant de commerce, il entre en octobre 1955 à l’équipe nationale Route dont il devient permanent. Les témoins le décrivent comme sportif, courageux, sensible et chaleureux. Il est membre de la Jeune République, petit parti politique chrétien de gauche créé par Marc Sangnier [2], sans toutefois y être militant.

L’aggravation de la situation en Algérie conduit en avril 1956 le gouvernement Guy Mollet à rappeler près de deux cent mille jeunes de plusieurs contingents de 1952 et 1953. Jean Muller fait partie des rappelés. Sergent, il est affecté au 146e régiment d’infanterie et part pour l’Algérie le 14 juin 1956. La gare est bouclée par les CRS et la police car les rappelés manifestent bruyamment leur mécontentement. Dans de nombreuses autres villes, des incidents souvent violents éclatent. Les rappelés ont déjà effectué leurs dix-huit mois de service militaire, beaucoup travaillent, d’autres sont mariés. Et ils doivent tout quitter pour partir en Algérie.

Partir pour témoigner

Jean Muller hésite à partir en Algérie et envisage l’insoumission. En communion intellectuelle avec l’équipe nationale Route, il se décide à la suite d’une discussion avec le commissaire national Route, Paul Rendu : il faut partir et témoigner. Le débat sur l’obligation morale du départ des rappels existe en effet dans la jeunesse catholique. Cette guerre est-elle juste ? Y a-t-il des ordres qu’il faut refuser ? Jean Muller part, aussi, avec le projet de servir et venir en aide aux autres jeunes, appelés et rappelés : il est en effet permanent du service des soldats, structure commune créée par l’Association catholique de la jeunesse de France et les Scouts de France, destinée à fournir une aide spirituelle et matérielle aux soldats.

Le dossier Jean Muller relate sur dix-neuf pages, d’une manière chronologique, les quatre mois et demi qu’il passa en Algérie. La seconde partie de la brochure est consacrée à la description des camps d’internement en Algérie, les uns officiels, les autres clandestins, dans les-quels sont mis en résidence surveillée plusieurs milliers de suspects dans des conditions matérielles très précaires. Ces documents ne proviennent pas de Jean Muller et ont manifestement été ajoutés par la rédaction de Témoignage chrétien pour computer ses écrits. D’une manière générale, les soldats en Algérie écrivaient plusieurs fois par semaine. Jean Muller écrit de longues lettres de plusieurs pages à ses amis, scouts ou autres, parfois deux à trois par jour. C’est le rassemblement de certaines de ces correspondances et leur classement par thème par Jean-Jacques Muller qui donnera naissance au dossier Jean Muller. Et les quatorze correspondants dont les lettres sont ainsi publiées se sont engagés par écrit auprès de Georges Montaron, l’un des rédacteurs de Témoignage chrétien, à déposer devant les tribunaux en cas de procès.

Dès son débarquement à Oran, Jean Muller note plusieurs incidents qui montrent l’opposition entre Européens et musulmans et son choix des plus pauvres. Voulant acheter un sandwich pour un petit cireur de chaussures arabe, la serveuse du restaurant lui répond : « Laissez-les tous crever, c’est de la mauvaise graine. Si vous voulez vraiment ce sandwich, j’y mettrai du poison. » Quelques jours après, un incident l’oppose à des parachutistes dans un restaurant. Un de ces soldats coupe une fleur du massif devant la porte. Le serveur arabe proteste. Le parachutiste lui répond : « Si ça ne te plaît pas, je te les coupe à toi aussi. » Jean Muller intervient alors, proteste, affirme qu’il n’est pas normal de traiter les gens ainsi, que ce geste est inadmissible, que pour lui tous les hommes sont égaux, quelle que soit leur couleur. Un autre parachutiste lui envoie alors un coup de pied et dégaine son revolver. Des camarades de Jean Muller ceinturent le parachutiste, évitant que la situation ne dégénère.

Les rebelles attaquent

Quelques jours plus tard, la compagnie de Jean Muller part pour la Grande Kabylie. La tactique de l’armée est d’occuper un maximum de terrain, de le quadriller pour faire face à la rébellion. Les soldats cantonnent dans les fermes européennes. Jean Muller prend ses quartiers à Bir-Rabalou, à une centaine de kilomètres au sud-est d’Alger. Il s’agit de surveiller les récoltes que les rebelles attaquent et incendient. Jean Muller note l’injustice du système colonial et la misère des ouvriers agricoles arabes qui marchent pieds nus, portent des habits rapiécés, travaillent onze heures par jour pour un salaire de misère. « Les gars qui sont avec moi se posent beaucoup de questions car ils se rendent compte que notre position est fausse : une fois rentrés chez eux, on ne leur racontera plus d’histoire au point de vue colonial », écrit-il. Et puis, surtout, il découvre la guerre.

Dès son arrivée, Jean Muller est confronté aux combats qui prennent généralement la forme d’embuscades souvent sanglantes. Il note en août 1956 que quatre jours auparavant, une compagnie du 117e régiment d’infanterie, régiment voisin du sien, a eu ainsi treize morts au col du Bekkar. Et la veille, le 1er régiment de tirailleurs algériens a eu dix-sept morts dans une autre embuscade à une vingtaine de kilomètres du cantonnement de Jean Muller. Les 22, 23 et 24 septembre 1956, Jean Muller participe à une importante opération de ratissage au sud de Palestro. Celle-ci est destinée à retrouver le groupe rebelle qui le 21 septembre a attaqué une section du 6e régiment d’infanterie au moment où elle venait d’être héliportée. Dix-sept soldats français ont été tués. « C’est l’opération la plus difficile que j’aie jamais faite, escaladant des pitons, redescendant dans les oueds par un soleil de plomb. En deux jours, j’ai bu dix litres d’eau et j’ai vu des gars boire dans des flaques boueuses. Nous avons trouvé quelques comparses mais l’état-major rebelle a filé entre nos mains.(…) Nous avons traversé le village de Taalba en flammes. Le 6e RI y avait mis le feu car il y avait trouvé des chemises kaki. » À ce moment, Jean Muller et ses camarades pensent nécessairement à ce qui s’est passé quelques mois plutôt dans ce secteur. Le 18 mai 1956, une section de rappelés du 9e régiment d’infanterie coloniale est tombée dans une embuscade. Dix-neuf soldats français ont été tués sans pratiquement avoir pu riposter, deux ont disparu. Et les corps des victimes ont été abominablement mutilés par la population d’un village voisin, « ratissée » quelques jours auparavant : yeux crevés, ventres vidés de leurs entrailles et remplis de pierre, testicules coupés. Toute la presse française évoque le drame de Palestro et la barbarie du FLN.

40 000 francs

Jean Muller décrit dans ses lettres les méthodes des fellaghas : racket des populations, enlèvement de jeunes filles, arabes égorgés. Dans la ferme où il stationne, une famille arabe refusant de payer l’impôt aux fellaghas, « 40 000 francs, deux moutons et 400 francs par mois » précise-t-il, est recueillie ainsi qu’une jeune fille qui ne veut pas partir dans les « maisons de repos » des combattants du FLN.

Peu de temps après son arrivée en Algérie, Jean Muller découvre les exécutions sommaires de prisonniers arabes. Celles-ci sont camouflées en « tentatives d’évasion » et surnommées « corvée de bois ». À un ami, il écrit : « Les exécutions sommaires sont très nombreuses. » À un autre, il raconte : « Le 29 août, la 3e compagnie partait en corvée de bois avec vingt suspects et les abattait au col du Bekkar, lieu de l’embuscade qui avait coûté treize morts au 2e bataillon du 117e régiment d’infanterie. Ils étaient achevés de balles dans la tête et laissés sur place sans sépulture. On a alerté la gendarmerie pour constater le décès des vingt “fuyards ” qui avaient été abattus. Le commandant dit en conclusion : “Voilà, vos camarades du 117e RI sont vengés. Ce sont ces arabes gui ont tué vos camarades. D’ailleurs, si ce n’est pas eux, ceux-là ont payé pour les autres.” » Jean Muller ne cite pas ce qu’écrivait Albert Camus en janvier 1956. Mais il pense manifestement la même chose : « Chacun s’autorise du crime de l’autre pour aller plus avant. »

Courant de magnéto

Et ses lettres évoquent également longuement la torture : « Au camp de Tablat, il y a en moyenne cent cinquante suspects internés que l’on questionne : courant de magnéto (génératrice de courant électrique pour les téléphones de campagne) aux parties et aux oreilles, station au soleil dans une cage grillagée, station nu, à cheval sur un bâton, pieds et mains liés, coups de nerfs de bœuf, “coup de la porte” (on coince la main et on appuie). Un suspect qui devait être emmené à Alger est resté à Tablat toute une nuit. Les pieds liés à un arbre et le dos reposant sur des rouleaux de barbelés ; comme boisson, on lui a donné de l’eau où avait trempé du linge sale. » Jean Muller donne d’autres précisions horribles : suspect jeté d’un hélicoptère, rebelle arrosé d’eau « pour que cela prenne bien » puis torturé à l’électricité, couteau enfoncé lentement dans les chairs…

« Malgré le travail qu’on peut faire, je me demande si nous ne devenons pas complices des atrocités qui se commettent, car nous participons aux opérations. Nous ramassons des arabes qui seront peut-être abattus sans jugement. Que faire ? Nous témoignons sans cesse de sa Parole, mais je me souviens d’une autre parole : « L’Église ne se construit que dans la paix. » (…) Le commandant et les officiers connaissent mes opinions, mais jusqu’à présent, personne n’a osé m’attaquer de front, car je me suis toujours présenté comme chrétien, jamais comme faisant de la politique ».

« Il a été très ébranlé »

Jean Muller est parti en Algérie pour témoigner. Quand, en août 1956, une commission parlementaire passe dans son camp, il évoque avec elle les réalités de la pacification devant les officiels dont deux colonels et le sous-préfet d’Aumale, ce qui témoigne d’un courage certain. Et il réussit à rencontrer seul durant quelques minutes l’un des membres de la commission qu’il connaît comme élu lorrain, Joseph Schaaf, député M.R.P. [3] de Moselle et maire de Montigy-les-Metz : « Il a été très ébranlé par ce que je lui ait dit. Très franc aussi, il m’a dit qu’il n’avait pas souvent l’occasion de discuter avec des soldats, car les officiels le suivaient partout à la trace depuis son arrivée à Alger. »

Jean Muller affiche nettement sa foi. Au sein de sa compagnie, il organise ses camarades : « Nous avions formé une vraie communauté où nous mettions presque tout ce que nous recevions en commun. J’ai regretté de les quitter hier, car on m’a muté à la 4e compagnie en pleine montagne. Je laisse dans cette compagnie une communauté humaine et une communauté de chrétiens. Je veillerai à ce qu’elle continue. Tu devines les motifs de cette mutation », écrit-il à un ami en septembre 1956. « Là-bas, j’ai laissé des gars ouverts à la justice, à la charité, qui continueront. Partout où nous nous trouvons, nous devons créer des communautés chrétiennes. » Avec cinq camarades de sa compagnie, il signe une lettre à l’archevêque d’Alger pour lui faire part de leurs inquiétudes face à la pacification et ses méthodes. Son message est aussi celui de l’égalité de tous les hommes : « J’ai pris le parti des plus déshérités des fils de Dieu dans ce pays et cela, je n’ai pas à le cacher. Il se trouve que pour l’énorme majorité, ils ont la peau brune et sont Arabes ou Kabyles et musulmans. Ma religion m’a appris à ne pas faire de différence entre les hommes. (…) Je te préviens que si tu veux faire respecter la Justice (rien qu’en affirmant tes convictions chrétiennes), ou chercher sans trêve la Vérité ou encore être charitable envers les plus déshérités, envers les Arabes, on te cherchera des histoires ».

Avant son retour

Jean Muller évoque aussi ses projets après son retour : « Je t’assure qu’en rentrant, je vais faire tous mes efforts pour que cette lutte sanglante et qui ne sert à rien s’arrête. » Mais le destin en décidera autrement et Jean Muller meurt quelques jours avant son retour prévu en métropole.

« Ce document est le témoignage le plus bouleversant qui nous soit parvenu sur la guerre d’Algérie. Il n’est en aucune façon une prise de position politique : tout simplement la démarche intérieure d’un homme jeté dans l’univers de la violence et qui tente de garder cette violence dans des limites raisonnables si ce mot peut avoir un sens.(…) Devant des faits d’une telle gravité, dire la vérité c’est rester fidèle à l’honneur du pays », écrivait Témoignage chrétien dans la préface du dossier.

Son retentissement est important. Dès le 23 février 1957, Le Monde consacre un article au dossier Jean Muller. Le 26 février, L’Humanité en reproduit une partie dans une page intitulée La pacification vue du côté de la mitraillette. Le journal est immédiatement saisi pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Le 2 mars, l’hebdomadaire L’Humanité-dimanche qui reproduit la même page est aussi saisi. France-Observateur, hebdomadaire de gauche très engagé dans la lutte contre la torture et la guerre d’Algérie reproduit le 28 février 1957 sur une page complète une grande partie des lettres de Jean Muller annoncées en couverture sous le titre Le dossier Jean Muller est ouvert. Au passage, cet hebdomadaire dénonce la saisie de L’Humanité et remarque lucidement : « On peut saisir L’Humanité sans émouvoir la presse anglo-saxonne et les gouvernements occidentaux. Il (le gouvernement) n’a pas osé empêcher la diffusion du dossier parce que cela aurait précisément attiré sur ces accusations fortement étayées l’attention du monde entier. » Il est probable que la saisie de Témoignage chrétien, encore auréolé de sa naissance et de son action dans la Résistance aurait soulevé un tollé et que le gouvernement recula devant cette perspective. Le 2 mai, France-Observateur à son tour est saisi dès sa parution pour avoir publié sur une pleine page sous le titre Les jeunes soldats devant les tortures les lettres d’un jeune militant catholique à son père. L’historien Michel Winock, à cette époque étudiant et militant à la Nouvelle Gauche, écrit à propos du dossier Muller : « Ce document fut le plus bouleversant que nous avions lu sur la fameuse pacification. À la Sorbonne, le dossier Muller connut un succès extraordinaire. Notre section Nouvelle Gauche dut se réapprovisionner plusieurs fois dans la semaine auprès de Témoignage chrétien. » Plus de trente mille exemplaires du dossier Muller seront ainsi diffusés.

Intellectuels catholiques

L’actualité va faire passer rapidement cette publication au second plan puisque au début du mois de mars 1957 est publiée la brochure Les rappelés témoignent. Sa préface est cosignée par plusieurs intellectuels catholiques de renom dont Jean-Marie Dornenach, Henri-Irénée Marrou, Paul Ricœur et René Rémond. Peu de temps après, un autre catholique, Pierre-Henri Simon publie Contre la torture aux éditions du Seuil et Jean-Jacques Servan-Schreiber commence à faire paraître le 8 mars dans L’Express, autre hebdomadaire engagé contre la guerre l’Algérie, Lieutenant en Algérie.

Au sein des Scouts de France, par contre, l’émotion causée par le dossier Jean Muller ne va pas retomber. La revue La Route de novembre 1956 rend un vibrant hommage à celui qui fut l’un des siens : « Il était capable de crier la vérité devant n’importe qui, sans tenir aucun compte des ennuis que son attitude de pureté totale pouvait lui attirer. Passionné par la justice, il ne tolérait aucune compromission, aucun silence même, lorsque la liberté et la dignité des hommes étaient en cause. Jean, la Route peut être fière de toi. Que le Seigneur nous donne la grâce d’imiter ton exemple et d’entrer avec toi un jour dans le Royaume. » En mai 1957, La Route souhaite publier un encart « As-tu lu les extraits des lettres de Jean ? Tu peux les demander au Témoignage chrétien ». Michel Rigal, commissaire général des Scouts de France fait couper cette page car elle ne lui a pas été présentée dans la maquette de la revue. Il craint, en effet, que cette publicité crée des divisions dans l’association même si, sur le fond, il approuve le contenu du dossier. Le 9 mai 1957, l’équipe nationale Route démissionne. La presse couvre largement l’évènement et consacre de nombreux articles à cette crise qui vient chronologiquement quelques mois après celle de l’Association catholique de la jeunesse de France et celle de la Jeunesse étudiante chrétienne.

Mémoire à l’Onu

Michel Rigal analyse lucidement la situation en envisageant des divisions au sein des Scouts de France autour du dossier Muller. La sensibilité de l’équipe nationale Route est loin d’être partagée par tout le mouvement. Ainsi, en avril 1957, Jacques Duflot, ancien scout de Metz où il a bien connu Jean Muller, fait son service militaire au Maroc. Il découvre dans le journal du FLN Résistance algérienne le mémoire que le FLN a transmis à l’Onu pour dénoncer les atrocités de l’armée française. Or, ce texte fait explicitement référence aux lettres de Jean Muller. Jean Duflot en est profondément choqué. Pour lui, sans mettre en doute le contenu du dossier, il n’est pas bon d’introduire le doute dans les esprits à un moment difficile pour la France. C’est une opération de déstabilisation assimilable à une certaine forme de trahison. Pour lui, le scout est d’abord « fils de France » comme le proclament fièrement les principes des Scouts de France.

De nombreuses rumeurs vont circuler à propos du dossier Muller : Jean Muller a été assassiné sur ordre de ses chefs car il était un témoin embarrassant ou encore le dossier est un faux. Dix ans après la mort de Jean Muller, une brochure violemment opposée aux évolutions pédagogiques que les Scouts de France lancent à partir de 1964 reprend la thèse du faux. Ces polémiques infondées montrent bien le drame que constitua la guerre d’Algérie pour les Scouts de France et plus généralement pour la jeunesse catholique et pour l’Église. Quand en juin 1960, les Scouts de France signent avec cinquante trois autres mouvements de jeunesse un texte appelant à la paix en Algérie, Pierre Delsuc, ancien chef du scoutisme français clandestin durant l’occupation, dénonce publiquement « un acte malfaisant ». La guerre d’Algérie et son cortège de drames vont servir de révélateur à deux conceptions du patriotisme : celle des partisans de l’évolution du scoutisme et de l’Église pour qui la grandeur de la France passe d’abord par le respect des valeurs morales et celle plus traditionnelle pour qui le patriotisme passe par le respect de la puissance de la France et par son rayonnement. Les évolutions des années 60, le concile de Vatican II vont faire apparaître ces oppositions au grand jour que les réactions à la publication du dossier Jean Muller sous-tendaient déjà.

Le Mémorial de Jean Muller

Notes

[1Front de Libération National

[2Lire HCM nº 5.

[3Mouvement Républicain Populaire

PS

Pour aller plus loin :

  • Les catholiques en Lorraine et la guerre d’Algérie, V. Gauchotte, L’Harmattan, 1999
  • La guerre d’Algérie et les chrétiens, Cahiers de l’Institut d’histoire du temps présent, n°9, 1988
  • Scoutisme en crise, Jean-Yves Riou, CLD, 1987
  • Les Scouts de France, Philippe Laneyrie, Cerf, 1985

Cet article était originellement publié sur Scout un jour, un site animé entre 2004 et 2014 par des passionnés de l’histoire des Scouts de France.

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