Les Scouts de France et l’aventure des Petites Ailes

Automne 1940 - mai 1941

Un homme, un journal

Le 13 septembre 1940, un jeune sous-lieutenant de chasseurs alpins - il a 23 ans - arrive incognito à Tourcoing. Il s’agit de Jacques-Yves Mulliez, qui a combattu en Norvège puis dans la région du Havre et qui a été fait prisonnier le 12 juin 1940 avec son bataillon. Il s’est évadé à la première occasion et a rejoint Vichy, siège du Gouvernement. Il est alors affecté au Service de Renseignements de l’État-Major de l’Armée. Le gouvernement du Maréchal Pétain conserve en effet en zone Sud une petite armée.

Jacques-Yves Mulliez reçoit alors pour mission de créer un réseau de renseignements dans sa région, le Nord. Celle-ci constitue en effet la zone interdite. Les Allemands l’ont détachée de la France et rattachée à la Belgique. L’une des grandes craintes du gouvernement français est son annexion pure et simple.

Jacques-Yves Mulliez a alors l’idée de créer un journal clandestin. Trois lignes directrices étaient prévues pour ce journal : maintenir le moral de la population en Zone interdite, permettre de regrouper des résistants potentiels, contribuer à la formation d’un réseau de renseignements. Il s’agissait en fait de la reprise d’ une idée déjà expérimentée durant la Première Guerre Mondiale. En effet, la région de Roubaix-Tourcoing avait été occupée par les Allemands en 1914-1918. De mars 1915 à octobre 1916, un journal clandestin avait paru dans ces villes. Il s’agissait de « L’Oiseau de France » animé par l’abbé Pinte, Joseph Willot et Firmin Dubar. Afin de brouiller les pistes et d’échapper à la police allemande, ce journal paraissait simultanément sous différents titres tels que « La patience », le « Journal des Occupés… inoccupés », il devint « La Voix de la Patrie », « L’ Hirondelle de France », « La Prudence », puis « L’ Oiseau de France », ce journal porta en tout 9 noms différents ! La police allemande finit par démanteler le réseau fin 1916. Le 17 avril 1917, les trois responsables du journal furent condamnés par un tribunal allemand à 10 ans de prison et à la déportation en Allemagne. Les autres membres du Réseau furent condamnés à des peines moindres …

Le souvenir de cette résistance ainsi que des horreurs vécues durant l’occupation de 1914-1918 demeuraient très présents dans le Nord en cet automne 1940. Dans l’esprit de ses promoteurs, le nom « Les Petites Ailes » est choisi en souvenir de « L’Oiseau de France ».

Ayant reçu quelques fonds par les services secrets de Vichy, Jacques-Yves Mulliez s’installe à Roubaix chez son beau-frère et trouve un emploi de directeur d’un centre d’ apprentissage. Et il lance sa publication clandestine. Dans ce but, Jacques-Yves Mulliez prospecte les milieux qui lui sont proches. Avant de partir à l’Armée, Il était chef d’une équipe de routiers? à la Sème Tourcoing Scouts de France. D’autre part, le frère de Francis Rousseau, l’un de ses amis de régiment avec lequel il vient de faire la campagne de Norvège et qui vient le rejoindre dans son action clandestine n’ est autre que le Commissaire de District des Scouts de France de Tourcoing, Henri Rousseau. Georges Leconte, Chef du Clan 3e Tourcoing et son frère René sont également contactés par Henri Rousseau. D’autres patriotes extérieurs au scoutisme s’associent également à l’équipe des Petites Ailes, notamment pour la recherche du renseignement. Certains seront publiés.dans le journal, notamment ceux faisant apparaître le pillage économique, d’autres seront transmis aux services secrets de Vichy.

Les Scouts de France et les Petites Ailes

Le district scout dispose d’un outil essentiel pour éditer une publication clandestine : son duplicateur Gestetner. Voici ce qu’a raconté Georges Leconte à André Caudron : « Je suis arrivé dans l’équipe des »Petites Ailes« tout bêtement parce qu’ Henri Rousseau était Commissaire du District Scouts de France et que j’étais le spécialiste de la machine Gesteiner de ce district. J’avais déjà fait 200 000 tours de manivelle pour toutes sortes de bulletins et, de publications et j’avais démonté maintes fois la dite machine. Six ans plus tard, cette Gestetner existait toujours et j’ai encore été appelé pour la dépanner ! C’est donc moi qui ai fait les premiers stencils et j’ai dessiné la »têtière«  (dessin du titre »Les Petites Ailes« et croquis de la carte du Nord-Pas de Calais et du sud de l’Angleterre qui figurera sur chaque numéro du journal dès le numéro 2, voir ci-dessous une réduction de cette »tétière« ). Mon frère René a dû rejoindre l’équipe à la fin du mois de décembre 1940. Il a pris ma succession pour le tirage en février 1941. »

Afin de limiter toute indiscrétion et pour éviter de trop impliquer les Scouts de France en cas d’arrestation, Henri Rousseau avait transféré chez lui la Gestetner installée dans un local scout. Le stock de papier des Scouts de France fut utilisé pour l’impression du journal. Après son épuisement, diverses combines (relations, paroisses, imprimerie, voire vol aux Allemands) permirent de s’en procurer pour continuer l’impression.

Les Scouts de France sont à cette époque déjà puissamment implantés dans le Nord et à Tourcoing. Un tableau paru dans « Le Chef » de mai 1940 donne un effectif de 4 280 Scouts de France pour la Province de Flandres délimitée par le département du Nord. L’agenda Palba 1938-39 indique pour cette Province 60 meutes de louveteaux?, 76 troupes d’ Éclaireurs et 5 clans routiers. Cinq ans plus tard, André Caudron signale qu’une statistique de novembre 1941 donne un total de 630 scouts, (250 louveteaux, 250 Éclaireurs, 80 routiers et 50 chefs) pour le District de Tourcoing.

Le contenu du journal

« Les Petites Ailes » se présentent sous forme d’un bulletin dactylographié et ronéotypé qui ira jusqu’ à 8 pages. 12 numéros furent diffusés, le n° 1 paraissant en septembre ou octobre 1940, le n° 12 le 24 mai 1941. Chaque numéro fut tiré à 500 ou 600 exemplaires mais la diffusion fut plus importante. Chaque numéro portait d’ ailleurs la mention « Lisez attentivement. recopiez copieusement, distribuez prudemment ».

Il s’agit incontestablement de l’un des tout premiers journaux clan destins de France, exception faite de la presse communiste qui paraissait clandestinement depuis septembre 1939, le PCF ayant été interdit au début de la guerre. « La Voix du Nord », d’où devait naître une importante organisation de résistance et dont est issu l’actuel grand quotidien régional du Nord-Pas-de-Calais ne sera lancée clandestinement qu’en avril 1941.
« Les Petites Ailes » donnent des nouvelles de l’évolution militaire de la guerre, sur le moral des soldats allemands grâce aux rapports de ses informateurs, dénoncent le pillage économique du Nord par l’ennemi et ne manquent pas de rappeler les heures terribles de l’occupation allemande de 1914-1918. Le n° 5 publie même le texte d’une affiche allemande de 1916 donnant la liste des sanctions qui seront prises contre ceux qui refuseront de travailler pour l’occupant. Ce journal est violemment anti-allemand et par contre profondément anglophile.

Mais d’autres positions des « Petites Ailes » ne sont pas exemptes d’ambiguïtés : bien que clandestines et anglophiles, elles sont en même temps profondément … pétainistes. Le Maréchal Pétain y est présenté comme le chef incontesté de tous les français. Laval, Président du Conseil, est lui vivement critiqué. Quant à l’action du Général de Gaulle à Londres, elle est présentée avec sympathie. Pour l’équipe des « Petites Ailes », Pétain est le bouclier, et de Gaulle l’épée. Tous deux ont le
même but : sauver la France. Les textes publiés dans le n° 6, paru en février 1941, Illustrent bien ces ambiguïtés : un texte s’en prend violemment aux juifs, aux communistes et aux francs-maçons, alors que ceux-ci sont pourtant pourchassés par les Allemands. Ces positions et le soutien apporté au Maréchal Pétain provoqueront très vite des ruptures : en mars 1941, des résistants diffusant les « Petites Ailes » rompront avec cette publication pour créer « La Vraie France », d’orientation nettement anti-pétainiste. Et en avril 1941, « La Voix du Nord » va se réclamer immédiatement du Général de Gaulle.

Il est très tentant de voir dans l’orientation politique des « Petites Ailes » un reflet des opinions politiques d’une grande majorité de catholiques français de 1940 et plus précisément un reflet de l’opinion politique moyenne des Scouts de France de 1940-41. Le culte de la patrie et du chef, le respect du pouvoir établi, de la hiérarchie et de l’autorité, sont des valeurs profondément ancrées dans le scoutisme catholique des années 30. Les ambiguïtés des « Petites Ailes » sont aussi le reflet de celles des Scouts de France de cette époque.

La fin des « Petites Ailes »

En mai 1941, un agent venu de Grande-Bretagne est arrêté par les Allemands en Bretagne. Ceux-ci trouvent sur son carnet une brève mention « Mulliez-Le Longeron ». Le Longeron est une petite commune du Maine-et-Loire d’où est issue la famille Mulliez. Le frère et I’oncle de Jacques-Yves Mulliez qui y habitent sont immédiatement arrêtés. Prévenu de ces arrestations par ses parents, Jacques-Yves Mulliez décide Immédiatement de stopper la publication du journal. Toutes les traces de I’existence du journal sont détruites, et Jacques-Yves Mulliez repart à Vichy. Entre temps, la Gestapo remontera la filière et arrivera à Tourcoing. Mais l’oiseau se sera envolé !

Les « Petites Ailes » survivront toutefois indirectement à leur disparition. En mars-avril 1941, un accord avait été conclu par Jacques-Yves Mulliez avec Henri Fresnay, fondateur du Mouvement de Libération Nationale, pour que les « Petites Ailes » aient une diffusion nationale. Un nouveau journal diffusé dans toute la France, « Les Petites Ailes de France » est donc créé en juillet 1941. Le dessin du titre et le graphisme rappellent de façon évidente celui des « Petites Ailes » (voir la réduction).

En novembre 1941, le titre changea et devint COMBAT dont le tirage en 1942 atteignait 30 000 exemplaires. C’est pour cette raison que toutes les histoires de la Résistance évoquent « Les Petites Ailes » un petit bulletin clandestin imprimé par des scouts qui fut à l’origine d’un grand quotidien COMBAT fut après la guerre un quotidien de qualité qui parut jusqu’en 1974.

Que sont-ils devenus ?

Georges Leconte avait quitté Tourcoing en février 1941 pour rejoindre Marseille. Il rejoindra l’Afrique du Nord, s’engagera dans l’Armée. Stationné à Casablanca, au Maroc, il sera chef de la Sème Casablanca des Scouts de France. Puis il participera aux campagnes d’ Italie, des Vosges et d’ Allemagne.

René Leconte, son frère, qui avait pris son relais pour imprimer « Les Petites Ailes », partira aux Chantiers de Jeunesse en Zone Sud. Revenu à Tourcoing, il rejoindra les F.F.I.. Il prenait part aux combats de la Libération lorsqu’ il fut tué au Pont de Werwicq le 4 septembre 1944 en attaquant un char allemand en compagnie de résistants français et belges. Une plaque commémorative a été posée à Tourcoing à sa mémoire il y a une dizaine d’années à l’endroit où fut également tué le 2 septembre 1944 un autre Scout de France, Jean Vandamme (voir la reproduction).

Plaque commémorative
Rue de Wailly, à Tourcoing. Copyright Jran-Jacques Gauthé

Henri Rousseau s’occupera activement du Commissariat au Travail de Jeunes à partir de 1941, tout en restant Commissaire de District des Scouts de France. Il s’occupera ensuite des Equipes Nationales, un mouvement de jeunesse créé en 1943, très lié au Gouvernement mais qui jouera un rôle important dans l’aide aux victimes des bombardements.

Jacques-Yves Mulliez deviendra Inspecteur général des Compagnons de France, autre mouvement de jeunesse créé en 1940 et apparenté au scoutisme. Puis il rejoindra la résistance au sein des Mouvements Unis de Résistance. Arrêté à plusieurs reprises. Il s’en sortira à chaque fois et prendra part à différents combats en Savoie et en Isère.

PS

Cet article était originellement publié sur Scout un jour, un site animé entre 2004 et 2014 par des passionnés de l’histoire des Scouts de France.

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