Les fondateurs du scoutisme catholique en France

On présente souvent, encore de nos jours, le Père Jacques Sevin (1882-1951) comme étant LE fondateur du scoutisme catholique, et parfois même tout simplement comme l’un des deux fondateurs du scoutisme tout court, à égalité avec Baden Powell. Outre que cela est insultant pour nos amis et frères scouts de Belgique et d’Italie qui avaient une association nationale catholique bien avant la France, ainsi que pour les anciens EdF et EUF et ceux des associations qui en sont issues, une telle affirmation est historiquement inexacte.

Si l’on suit le Père Jacques Sevin lui-même, c’est en 1913 qu’à la suite de la lecture des articles du Père Caye parus dans la revue les Études le 20 février et le 5 mars qu’il prit connaissance de l’existence du scoutisme [1] , et c’est en septembre de la même année qu’ayant obtenu un congé de son supérieur il se rendit en Grande Bretagne étudier sur place le mouvement, prenant même le thé avec Sir Robert Baden Powell le 20 du même mois et décidant à cette occasion de fonder les scouts catholiques en France [2]. Or à cette époque le frère Sevin (il ne sera ordonné prêtre qu’en août 1914) se trouve à nouveau en Belgique à Enghien pour y faire sa théologie, bien qu’éloigné de France depuis l’expulsion des congrégations, le futur Père n’a t-il pas eu connaissance de la situation en France où le scoutisme s’est implanté depuis 1910 (date officielle qui ne tient pas compte de la troupe anglaise de Paris qui fonctionne depuis 1909 et des unités liées à la dissidence de Sir Francis Vane [3]). Il existe en outre depuis 1911 à Nice des éclaireurs catholiques fondés par l’Abbé Augustin-Marie d’Andréis de Bonson (1883-1960), les Éclaireurs des Alpes, un an plus tard au Creusot Louis Faure lancera la Milice Saint Michel. A la même époque sur Paris Henri Gasnier et l’Abbé Marcel Caillet fondent les Intrépides à Notre Dame du Rosaire de Plaisance, et ce ne sont là que quelques exemples, car en plusieurs endroits en France se créent d’autres troupes catholiques, mais nous ne citons ici que les unités fondées par des personnes que l’on retrouvera par la suite au Comité Directeur des Scouts de France.

Bien plus, depuis mai 1912 il existe en Belgique les Belgian Catholic Scouts fondés par un vicaire de la paroisse du Béguinage à Bruxelles l’Abbé Jules Petit (1878-1949) aidé par un professeur du collège jésuite Saint Michel Jean Corbisier (1869-1928), depuis janvier 1913 l’association qui s’est affiliée à l’organisation britannique porte le nom de Baden Powell Belgian Boy Scouts, elle a reçu le soutien de l’archevêque de Malines, primat de Belgique, le Cardinal Mercier (1851-1926) ainsi qu’une lettre d’approbation du Cardinal Merry del Val, secrétaire d’état du Vatican datée du 15 janvier de la même année. Peut-on croire que le frère Sevinait été à l’époque dans la plus complète ignorance de tout cela ?

Une question se pose, pourquoi tous ces faits sont-ils soit ignorés, soit minimisés de nos jours ? Pourtant on retrouve bien, citées dans les anciennes publications comme Étapes, les premières troupes catholiques. Est-ce parce que selon les mots mêmes de Pierre Delsuc dans Étapes leur scoutisme n’est pas encore au point ? Le scoutisme des Éclaireurs des Alpes s’adresse plutôt aux grands adolescents le Père d’Andréis préférant réserver la promesse à des plus de 16 ans [4] , les troupes belges de Jean Corbisier donnant plus dans le militarisme et étant (horresco referens) ouvertes à de non pratiquants, ce qui d’ailleurs provoquera le 14 mai une première scission, l’Abbé Petit reprenant le nom original pour ses unités. Si nous suivons Thierry Scaillet [5] les BCS auraient compté à la déclaration de guerre environ cinq cents membres pour près du double chez les BPBBS.

Une autre explication serait à rechercher du côté de la personnalité des fondateurs de ces premières troupes. L’Abbé d’Andréis aurait été influencé par le Sillon [6], son Évêque qui le soutien Monseigneur Chapon est lui aussi soupçonné d’entretenir des sympathies sillonistes. Au Rosaire de Plaisance l’Abbé Marcel Caillet est un ancien du mouvement de Marc Sangnier auquel il avait attiré l’Abbé André de Grangeneuve qui fondera par la suite avec Lucien Goualle les Vaillants Compagnons de Saint Michel. Qu’en était-il des Abbés Ferret à Macon, Castamagne à Nimes, Pagès à Montélimar, Warin à Lille dont l’histoire a retenu les noms ? Étaient-ils eux aussi d’anciens sillonistes ? Soulignons qu’on retrouve aussi plusieurs catholiques proches du Sillon impliqués dans le lancement du scoutisme en France, le plus connu est sans conteste Georges Bertier, directeur de l’École des Roches, fondateur de la deuxième troupe scoute française et futur Président des Éclaireurs de France.

Le catholicisme social est fort mal vu en France par une bonne partie de l’Épiscopat, surtout depuis la séparation de l’Église et de l’État dont on soupçonne les Sillonistes d’être les complices. Le Sodalitium Pianum (la fameuse « Sapinière) est certes moins active après la Grande Guerre mais elle n’a pas désarmé [7], mais plutôt que de combattre le scoutisme on va assister les années passant pour reprendre les mots de Thierry Scaillet parlant de la situation en Belgique à une »entreprise de récupération et de contrôle du mouvement scout par l’Eglise" [8].

Bien que certains chercheurs comme Christian Guérin contestent la thèse selon laquelle le scoutisme catholique, plus social dans les années 1920, devient au cours de la décennie suivante un ordre qui se rapproche des idées des forces conservatrices, pour ne pas dire réactionnaires (mais ce serait un anachronisme), il faut constater dans les documents officiels la disparition ou la mise à l’écart de tous ceux qui ont été de près liés à ce catholicisme social, et plus précisément du Sillon. Dès 1924 l’Abbé Caillet n’est plus mentionné, l’Abbé d’Andréis disparaît du Comité Directeur dans l’Annuaire de 1930, l’une des causes de l’évincement progressif complété en 1933 du Père Sevinde toute responsabilité au sein du mouvement n’est il pas en partie liée à ses idées progressistes ? On découpera bientôt un fief sur mesure pour Louis Faure, la province du Bourgogne-Nivernais.

Il s’agit bien sûr ici d’un simple hypothèse basée sur la coïncidence de certains faits, les fondateurs « historiques » jugés trop « voyants » sont peu à peu évincés où mis au placard. Dans l’historiographie officielle on remplacera peu à peu la personne du Père Sevinpar celle du Chanoine Cornette et l’on minimisera l’action des autres fondateurs. Reste à savoir si cela sera concerté.

Notons qu’en 1957 à Nice l’Abbé d’Andréis recevra le titre officiel de « Fondateur des Scouts Catholiques de France » [9].

Notes

[1Cf. G. Tisserand, Le Père Jacques Sevin fondateur, Paris : Spes, 1965, p. 27 (fac similé de l’écriture du Père)

[2Ibid., p 28.

[3Documents fournis par les British Boy Scouts.

[4Cf. Ch. Guérin, L’Utopie Scouts de France, Paris : Fayard, 1997, p. 69.

[5Le Scoutisme. Un mouvement d’éducation au XXe siècle, Montpellier : Université Paul Valéry 2003, p. 63. (Actes du colloques de Montpellier 21-23 septembre 2000)
6 Guérin, op. cit, p. 68.

[6Guérin, op. cit, p. 68.

[7Voir l’intervention de Christophe Carichon au colloque de Montpellier.

[8Op. cit., p. 66.

[9Cf. J-D. Eude, Les Fondateurs du scoutisme catholique en France, C.L.D. : Chambray les Tours, 1992, p. 19.

PS

Cet article était originellement publié sur Scout un jour, un site animé entre 2004 et 2014 par des passionnés de l’histoire des Scouts de France.

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