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Paré pour l’aventure !

Autour du monde, quatre chefs scouts marins

Ce texte est paru dans le livre "Pionniers Scouts de France (Claude Morael et Philippe Missotte, 1986) pp. 293-297, dans le chapitre VII « Paré à virer ». Les auteurs sont les participants à cette aventure.

Le 6 juillet 1983, « La Cavale » appareillait de Fécamp pour l’Irlande. Ainsi commençait une passionnante aventure qui allait entraîner son équipage, pendant un an et demi autour des côtes d’Amérique et d’Afrique comme ambassadeur des Scouts de France.

Croisement d’une plate-forme pétrolière en Mer Rouge

Trois ans de préparation

A l’origine du projet, quatre chefs de la 6 Marine Paris : François Thiard (27 ans), Christian Lelièpvre (26 ans), Hubert Crépy (25 ans), tous trois ingénieurs, et Benoît Martin (25 ans), pharmacien. Au fil des 88 camps qu’ils totalisent à eux quatre naquit une solide amitié, puis le rêve, avant de se lancer dans la vie professionnelle, de faire ensemble une croisière autour du monde. Il leur fallut d’abord économiser pendant trois ans les 37 000 F nécessaires pour l’achat du bateau et les frais de la croisière. Le bateau nécessita plusieurs mois de recherches fébriles dans les petites annonces, de déceptions, jusqu’au coup de foudre en découvrant dans le port de Fécamp un ketch en acier de 14 m, solide, confortable, et en bon état !

La Cavale
Un ketch en acier de 14m de long dont la solidité et le confort se sont révélés bien adaptés à la croisière au long cours.

L’aménagement intérieur, tout en belles boiseries, comprenait une cabine avant à deux couchettes, un coin toilette et une penderie, un grand carré, un coin cuisine et navigation et une cabine arrière à deux couchettes. Le tout complété par un
moteur de 25 CV situé sous le petit cockpit extérieur. Pendant huit mois, le bateau subit l’assaut des marteaux, tournevis et chalumeaux. Une coursive pour relier le carré à la cabine arrière, une timonerie sous bulle plastique furent aménagées et l’équipement radio fut complété.

Parallèlement l’itinéraire prit forme en tenant compte des vents dominants, des saisons, des escales possibles. Les navigateurs prirent aussi contact avec les associations scoutes des pays rencontrés.

Le rêve des Antilles

Après un premier galop d’essai en Mer d’Irlande, « La Cavale » fit escale à la base marine des Scouts de France à Saint-Malo. Une dizaine de jours furent nécessaires pour épuiser une liste de deux pages de travaux et embarquer l’intendance pour trois mois. Le 15 août au matin, ce fut enfin le grand départ, accompagné un temps par les familles embarquées sur les bateaux de la base. Qui dira le pincement au cœur lorsque les remparts de Saint-Malo disparurent à l’horizon ?

Escale à Lisbonne, puis à l’île de Madère. Sur le quai, une vingtaine de scouts marins en uniforme blanc attendaient nos navigateurs. Premier exemple de la fraternité scoute qui allait se vérifier tout au long de la croisière, les scouts portugais les prirent en charge pendant quatre jours : escalade des sommets volcaniques de l’île, interview pour la revue des scouts portugais, passage à la télé-vision… Une escale trop courte, mais riche d’une véritable amitié qui se pour-suit encore par des échanges de lettres. « La Cavale » mit ensuite le cap sur les îles Canaries, puis le Sénégal.

La traversée fut marquée par la rencontre d’un troupeau d’une centaine de dauphins et celle, moins amicale, de trois grains violents qui mirent à mal les coutures des voiles. Le 2 octobre, le bateau s’amarrait au quai de Dakar. Plusieurs jours se passèrent à un fastidieux travail de couture sur les voiles. Heureusement l’équipage trouva le temps de visiter une mission en brousse et l’île de Gorée tristement célèbre parce qu’on y rassemblait autre-fois les esclaves avant l’embarquement pour les Amériques.

Le 28 octobre « La Cavale » quittait les îles du Cap Vert pour entreprendre la traversée de l’Atlantique. Poussé par les vents alizés, le bateau franchit en moyenne 120 milles (220 km) par jour. Le temps passa relativement vite, partagé entre la lecture, la musique, des tentatives gastronomiques et les deux leçons quotidiennes d’espagnol. Enfin, le 15 novembre, l’homme de quart criait : « Terre ! ». C’était les Antilles.

Dans les chenaux de Patagonie

Après avoir franchi le canal de Panama, les navigateurs entreprirent une longue descente le long des côtes occidentales de l’Amérique du Sud : la Colombie, l’Équateur, le Pérou, le Chili. Peu avant l’arrivée à Valparaiso, en plein milieu d’une nuit, un hauban cassa, entraînant la chute du mât d’artimon. Heureusement la mer était calme et il n’y eut pas de dommage grave. Le 29 février « La Cavale » s’amarrait devant le Yacht Club de Valparaiso au Chili. Comme à chaque escale un volumineux courrier les attendait et les invitations se succédèrent : équipe nationale des Scouts et Guides du Chili, consuls de Valparaiso et de Santiago, Petites Sœurs des Pauvres…

Deux mois furent ensuite nécessaires pour atteindre le détroit de Magellan à travers les fameux chenaux de Patagonie. Deux mois de navigation très difficile dans un fouillis d’îles pratiquement inhabitées (trois villages en 2 000 km !) et très mal balisées. Impossible de naviguer de nuit et « la Cavale » s’amarrait sagement aux arbres d’une île chaque soir. Le climat devint de plus en plus froid : bientôt apparurent des glaciers et même des icebergs dignes du Pôle sud.

L’itinéraire de la Cavale

Traversée de l’Atlantique sud

Début mai, cap sur l’Afrique du Sud ! Un perfide virus hépatique décima tour à tour les équipiers, ne laissant que deux valides pour la manœuvre. Cinq jours après le départ, le bateau essuya une tempête pendant 36 heures. Pas de dégât, mais l’eau s’infiltrant par les différents panneaux plongeait l’intérieur dans l’humidité. Au dehors, le froid perçant rendait la moindre manœuvre héroïque.

Après 42 jours d’Atlantique, « La Cavale » arriva en vue des montagnes du Cap, au milieu des nombreux cargos contournant eux aussi l’Afrique. Les dix jours d’escale furent occupés à donner au bateau une deuxième jeunesse. François entreprit de déculasser le moteur pour découvrir un ressort et deux sou-papes à changer : heureusement, il y avait des pièces disponibles au Cap. Christian fit tourner sa machine à coudre presque sans arrêt, reprenant des mètres et des mètres de coutures. Hubert et Benoît ont vérifié tout le gréement et remplacé les câbles d’inox qui tenaient l’artimon.

Tempête dans l’Océan indien

La remontée vers la Réunion fut marquée par deux knock-down les 12 et 13 juillet. Le premier eut lieu vers 21 heures alors que le bateau fuyait devant un coup de vent sous pilote automatique : une énorme vague coucha le bateau, les mâts dans l’eau, beaucoup de désordre à l’intérieur, mais rien de grave.

Le lendemain, vers 14 h, « La Cavale » fut de nouveau couchée avec une grande violence. Les dégâts étaient cette fois-ci importants : bôme cassée, antenne VHF et compas de route arrachés, radio hors d’usage, désordre indescriptible à l’intérieur où tout est noyé dans l’eau de mer et le gas-oil. L’équipage devenait inquiet, se demandant à quand la troisième fois… Il n’y eut pas de troisième fois.

Arrêt à la Réunion, puis à l’île Maurice où les scouts francophones firent aux navigateurs un accueil très chaleureux. Cap sur les Seychelles, avec un arrêt à mi-chemin sur le minuscule atoll d’Agalega. Le passage de « La Cavale » facilita l’évacuation d’une indigène malade à bord d’un pétrolier qui s’était dérouté. L’atoll, perdu en pleine mer, n’est visité que trois fois par an ; d’où les cadeaux (noix de coco, poissons, coquillages…) s’amoncelant sur le pont au moment du départ.

Djibouti, la Mer Rouge et le canal de Suez ; la Crète fut en vue le 5 novembre au soir. L’accueil des scouts marins grecs prévu de longue date fut partout très chaleureux : à Nikolaos, à Héraklion, à Athènes, visites, dîners et veillées se succédèrent sur un rythme effréné.

Le 21 novembre, le grand ketch bleu quittait Le Pirée, cap sans escale sur Saint Main et reprise du travail en janvier pour François et Hubert.

L’équipage de la Cavale
DE gauche à droite : Benoît Martin, Christian Leliepvre, Hubert Crépy, François Thiard

Plaisantins s’abstenir

La réussite de cette aventure ambitieuse repose d’abord sur l’amitié ancienne unissant les quatre mousquetaires de « La Cavale ». Vivre pendant un an sur 25 m‘ n’est pas facile tous les jours : il y eut certes quelques « coups de gueule » pour une erreur de navigation, une cuisine mal rangée ou une manivelle de winch égarée… Mais l’équipage a résisté à ces tempêtes sans lendemain.

La compétence et la façon dont chacun a tenu son rôle à bord ont été également décisives. Leur expérience de la mer acquise au cours de nombreux camps scouts marins, complétée pour deux d’entre eux par un stage d’un an comme chefs de quart pendant leur service national dans la Marine, étaient les atouts maîtres du projet.

François, passionné de vieilles voitures, fut le mécanicien ; Christian fut chargé de l’entretien et de l’animation musicale ; Hubert des voiles et du gréement ; Benoît, le pharmacien, fut sacré responsable de l’intendance et de la santé de l’équipage.

Pour permettre à chacun de se perfectionner et répartir les services moins passionnants, les fonctions de chef de bord, de cuisinier et de propreté furent exercées à tour de rôle.

La croisière de « La Cavale », évoquée régulièrement dans les revues scoutes, célébrée par la presse nationale à son retour, a fait la preuve que le jeu scout peut devenir une entreprise à taille d’homme.

PS

Cet article était originellement publié sur Scout un jour, un site animé entre 2004 et 2014 par des passionnés de l’histoire des Scouts de France.

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