Le camp

tirée du Livre de Lézard

Demain nous partirons !
Demain c’est le départ !
Il y a si longtemps que nous attendons ce jour.
Tout l’hiver, nous l’avons attendu.
Demain nous partions et ce sera le bond dans l’espace et la lumière.
Je me réjouis !

Oublier la ville, les maisons, les chambres étroites, l’asphalte éblouissant, le bruit des rues et le bruit des hommes ; le travail quotidien, la besogne coutumière, la hâte, les soucis, les fatigues, les ennuis, tout oublier… et bondir dans l’espace vert ; vivre au pâturage, dans un vieux chalet.

Il y a un torrent tout près.
Il vient de haut.
L’eau blanche saute sur les cailloux, entre les sapins noirs.
Il y a des soldanelles dans la mousse et les myrtilles vont mûrir.
Je me réjouis !
Au soleil, nos corps deviendront bruns, et nos cœurs légers.
A la montagne, nos poitrines s’empliront d’air fort, et nos âmes prendront la sérénité de ces lieux tranquilles où l’on marche sans hâte ; où l’on vit sans hâte ; où l’on s’arrête pour cueillir une gentiane ; où l’on s’assied pour regarder l’horizon ; où l’on s’étend pour découvrir les fleurs de la mousse ou la racine d’un tussilage.
Je me réjouis !
J’entends déjà le rire des « puces » ; le crépitement des feux ; le silence des nuits et ce petit cri matinal de l’oiseau qui s’éveille ; et les éclaireuses - qui se frottent les yeux - qui bâillent et qui soupirent.
J’entends celles qui se lèvent. Elles marchent sur la pointe des pieds, elles courent sur le bois. Une porte s’ouvre et puis se referme. On remue dans la cuisine ; on fend du bois ; on déplace des marmites : c’est le chocolat qui se prépare.
J’entends les exclamations de surprise et de ravissement à chaque découverte nouvelle, et les sauts enthousiastes qui sont à l’expression de la joie saine qui s’échappe jubilante d’un corps qui n’est pas fatigué.

Vivre là-bas …
Vivre toujours d’une vie simple et saine et forte et si bonne.
Ah ! le camp, le camp… ça n’a pas son pareil !
On peut s’amuser partout et rire.
Mais au camp, on s’amuse et l’on devient meilleure.
C’est l’espace qui fait cela ; la vie en commun ; le travail solidaire : et puis les chefs ; les herbes que l’on suce ; oui, les petites herbes que l’on suce doucement sans rien faire ; et les fleurs qu’on cueille ; et les myrtilles que l’on mange ; et le torrent dans lequel on se baigne, et le soleil, le soleil qui est partout et qui nous poursuit depuis le matin jusqu’au soir, qui nous caresse et qui nous brûle ; et le chalet qui nous abrite ; et le vent qui nous parle, la nuit, à travers les fentes et les fissures ; et la lune et les étoiles et la nature entière, si belle dans ce coin perdu. Oui, si belle !
Demain nous partirons !
Je me réjouis !

Aimée Degallier-Martin, in Le livre de Lézard

Publié le (mis à jour le )