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Le scoutisme, école initiatique inventée par un général franc-maçon ?

Article paru dans le numéro 7 de mai 2001 du trimestriel « Histoire du Christianisme Magazine »

Lord Baden-Powell of Gilwell ? Un homme dangereux. Motif : il a inventé le scoutisme ! Une institution inutile et dangereuse, voire « pire que les soviets », pour ses plus ardents détracteurs. Au début du XXe siècle, échaudés par les luttes qui les opposent à l’État, beaucoup de catholiques français ne voient dans le scoutisme qu’une invention protestante et franc-maçonne. Bref, une école initiatique pour les enfants et les adolescents.

"Nous supplions nos amis de repousser énergiquement cette société, [les Éclaireurs de France] qui n’est qu’une franc-maçonnerie déguisée pour enfants. (…) Nous adjurons nos amis qui seraient invités à soutenir cette œuvre de la combattre énergiquement (…) Leur but [celui des fondateurs du scoutisme] est d’enlever l’adolescence à l’Église catholique et de préparer des générations de futurs francs-maçons." C’est en ces termes inquiets que la revue catholique L’Idéal présente le scoutisme dans son numéro d’octobre 1912.

Cet article n’est que l’un de la multitude de ceux qui vont être publiés sur ce sujet entre 1911 et 1914, dans pratiquement toute la presse catholique. Dans la dénonciation du scoutisme, les Semaines religieuses, hebdomadaires publiés par les évêques, seront souvent à l’avant-garde du combat. C’est l’une d’entre elles, la Semaine religieuse de Cambrai, dirigée par Mgr Henri Delassus, infatigable dénonciateur de la conjuration antichrétienne, qui le 21 octobre 1911, publie le premier article dénonçant le scoutisme. La Semaine religieuse ne cache pas l’origine de ses informations sur le scoutisme : il s’agit d’articles publiés par la Correspondance de Rome. Ce bulletin est l’organe de la Sapinière [1], actif réseau intégriste, qui depuis Rome combat par tous les moyens les ennemis de l’Eglise ou ceux qu’il juge tels. Jusqu’à sa disparition, fin 1912, la Correspondance de Rome ne mentionnera pas moins de dix-sept fois des articles hostiles au scoutisme publiés dans la presse en France, en Belgique, en Allemagne, au Canada, aux États-Unis. L’Agence internationale Roma qui succèdera à ce bulletin continuera à publier jusqu’en 1914 de nombreuses dépêches de dénonciation du scoutisme dans le monde entier, des Philippines à l’Uruguay. La presse catholique va abondamment reprendre ces informations. Plusieurs évêques prennent officiellement position contre le scoutisme.

Ainsi, Mgr Gieure, évêque de Bayonne, publie, le 10 mai 1914, dans son bulletin diocésain, une circulaire de seize pages A l’occasion des boy-scouts qu’il qualifie « d’institution suspecte, dangereuse, inutile, réprouvée par l’Eglise ». Mgr de Cormont, évêque d’Aire-et-Dax consacre tout un développement condamnant le scoutisme dans son mandement de Carême 1913. Plus d’une trentaine d’autres Semaines religieuses publieront ou reproduiront des textes hostiles au scoutisme. Les congrès diocésains des œuvres de jeunesse vont aussi le dénoncer vigoureusement.

Le dieu de Baden-Powell

La principale critique faite au scoutisme par les catholiques est sa neutralité religieuse. Baden-Powell (1857-1941), général anglais inventeur de cette méthode éducative en 1907 est, circonstance aggravante pour eux, protestant. Certes, l’un des buts du scoutisme est la découverte de Dieu. Mais le dieu de Baden-Powell est plus une divinité supérieure que celui d’une religion déterminée. D’autre part, les membres des Unions chrétiennes de jeunes gens [2] sont des promoteurs actifs du scoutisme en France. Et dès fin 1911, une association de scoutisme protestant, les Éclaireurs unionistes, a été fondée. Ne s’agit-il pas d’une tentative de prise de contrôle de la jeunesse catholique par les protestants ?

Parallèlement aux Éclaireurs unionistes, deux autres associations ont été fondées à la même époque, la Ligue d’éducation nationale et les Éclaireurs de France. Celles-ci sont neutres au plan religieux, par volonté d’union nationale. Elles se veulent ouvertes à tous les jeunes français, quelle que soit leur religion. Et elles les encouragent à la pratiquer. Un certain nombre de catholiques font de plus partie du comité directeur des Éclaireurs de France aux côtés de personnalités d’autres sensibilités. Mais pour les catholiques d’avant 1914, neutralité religieuse signifie opposition au catholicisme. Dans le passage de son mandement sur le scoutisme, Mgr de Cormont n’hésite pas, à propos de la neutralité, à citer l’Évangile : « Qui n’est pas avec moi est contre moi. »

Certains aspects étranges du scoutisme choquent également les catholiques : "Afin de se reconnaître entre eux et de distinguer les grades, les patrouilles, il existe tout un code de signes secrets, d’habillements divers, d’insignes, de cris d’animaux qui semblent bien puérils (…) et ont un vague relent de franc-maçonnerie ", affirme la Correspondance de Rome. L’uniforme scout, inspiré de celui du corps de police créé par Baden-Powell en Afrique du Sud en 1900, apparaît d’une grande étrangeté ainsi que les cris de reconnaissance « des patrouilles » (unité de base de la troupe scoute). Et les trois grades du scoutisme (aspirant à la promesse, scout de 2e classe, de 1re classe) qui permettent à l’enfant de mesurer sa progression personnelle ne sont-ils pas un démarquage des trois grades maçonniques d’apprenti, compagnon? et maître ?

Apprenti franc-maçon

La promesse scoute, engagement de l’adolescent à suivre la loi scoute, code moral en dix articles, apparaît tout aussi suspecte. Qu’est-ce que ce serment qui n’évoque pas Dieu, au moins chez les Éclaireurs de France et à la Ligue d’éducation nationale ? Ce serment n’est-il pas celui d’une obéissance passive envers les chefs scouts ? N’y a-t-il pas un parallèle avec le serment fait par l’apprenti franc-maçon ?

Enfin, la place que le scoutisme accorde à la nature semble bien suspecte aux catholiques. N’est-ce pas tout simplement du naturalisme, courant philosophique s’opposant à l’existence de Dieu ? Pour nombre de catholiques, ces éléments signifient clairement que le scoutisme est contre les catholiques puisque créé à côté d’eux. De plus, ceux-ci rappellent que le pape Léon XIII dans son encyclique du 20 avril 1884 Humanum genus a condamné la franc-maçonnerie et les sociétés secrètes. Or, celles-ci sont celles où il y a la loi du secret et le serment de ne rien révéler. Donc, on retrouve dans le scoutisme une partie des éléments qui caractérisent les sociétés secrètes condamnées par l’Église.

La situation des catholiques dans la société française d’avant 1914 explique largement ces prises de position. Depuis les lois contre les congrégations et surtout la loi de séparation des Églises et de l’État de décembre 1905, l’Église catholique a le sentiment d’être attaquée sur tous les fronts. Et c’est un fait que les anticléricaux et les francs-maçons ne lui font aucun cadeau. Les associations anti-maçonniques, souvent liées au monde catholique, sont d’autant plus actives que le pape a officiellement condamné la franc-maçonnerie.

L’Église réagit donc avec une mentalité de forteresse assiégée. Dans le combat qu’elle mène contre les forces du mal, la jeunesse représente un enjeu important. Si un général anglais a créé une nouvelle structure un peu étrange pour la jeunesse, religieusement neutre, encouragée par les protestants, c’est bien qu’il s’agit de faire contre-poids à la puissante fédération des patronages catholiques, la Fédération gymnique et sportive des patronages de France (FGSPF) crée en 1898 qui regroupe trois cent mille jeunes.

Écho dans l’Église

À partir de ces éléments, les associations de lutte contre la franc-maçonnerie vont rivaliser dans la polémique contre le scoutisme. Leur discours va trouver un écho dans l’Église avant 1914 et se prolongera jusqu’à la fin des années 30. Les révélations les plus étonnantes se succèdent : c’est le convent maçonnique [3] de septembre 1909 qui a décidé de la création des Éclaireurs de France. Ce qui n’est pas étonnant puisque Baden-Powell est un franc-maçon de haut grade. De plus, parmi les membres du bureau de la Ligue d’éducation nationale, se trouvent « un juif, trois francs-maçons dont l’affiliation maçonnique est certaine et deux membres éminemment suspects d’affiliation maçonnique ». Des polémistes incisifs, tels Paul Copin-Albancelli, Joseph Santo, avant 1914, Mgr Ernest Jouin ou l’abbé Paul Boulin, après 1920 vont multiplier brochures et articles.

En 1921, Mgr Jouin découvre ainsi que le scoutisme est l’un des éléments du complot juif contre la chrétienté. En 1924, l’abbé Boulin signale gravement : « Les Soviets font peur. Un danger plus pressant parce que plus subtil, c’est le boy-scoutisme dont personne ne s’alarme. » En 1924, un religieux lié à la Sapinière prépare un dossier très argumenté en vue d’aboutir à la condamnation du scoutisme par Rome. Il tente de démontrer comment le scoutisme n’est qu’une création de la Société théosophique, organisation ésotérique empruntant au bouddhisme et à la franc-maçonnerie. La tentative échouera mais inquiétera vivement les scouts catholiques.

Action française

La méfiance de l’Église vis-à-vis du scoutisme explique qu’il faut attendre 1920 pour qu’un mouvement de scoutisme catholique, les Scouts de France, puisse se créer. Les changements d’évêques qu’induiront le renouvellement des générations et la condamnation de l’Action française en 1926 permettront de rattraper le retard initial et un développement rapide du scoutisme catholique en France.

Deux exceptions notables doivent toutefois être notées : celle du Sillon et celle du diocèse de Nice. Marc Sangnier, fondateur du Sillon prend en effet très tôt nettement position en faveur de la création de scouts catholiques. « Il me semble que les catholiques auraient mieux à faire que de critiquer et de rejeter en bloc l’institution des boy-scouts. Pourquoi n’y aurait-il pas des boy-scouts catholiques ? », écrit-il dans un éditorial de son quotidien La Démocratie le 28 avril 1912 intitulé Boy-scouts catholiques. Ce journal présente avec sympathie le scoutisme et l’engagement des catholiques en son sein. C’est ainsi qu’il détaille longuement la création à Nice d’un groupe de scouts catholiques au sein d’un patronage catholique animé par des prêtres proches du Sillon. En juillet 1913, ce groupe se constitue en association sous le nom d’Éclaireurs des Alpes. Dès janvier 1914, il regroupe cent cinquante jeunes à Nice et s’organise dans tout le diocèse, appuyé par l’évêque, Mgr Chapon, évêque proche du Sillon. La Semaine religieuse de Nice rend compte également avec sympathie de leurs activités. Enfin, dans un certain nombre de villes (Montélimar, Avignon, Sète, Paris, Mâcon…), des initiatives locales de jeunes catholiques ou de prêtres, souvent liés au Sillon, sans coordination entre eux, tendent à créer des scouts catholiques dès avant 1914. Ce n’est qu’après 1920 que leurs efforts seront couronnés de succès. C’est donc dans les milieux catholiques les plus avancés que l’idée d’un scoutisme catholique chemine dès avant la Première Guerre mondiale.

Vénérable de la loge

L’idée du scoutisme constituant une franc-maçonnerie pour enfants a donc semblé relever du fantasme… jusqu’au jour où un scout franc-maçon publie des textes allant dans ce sens. En effet, en 1938, la revue maçonnique La Chaîne d’union publie un texte de Pierre Deschamps, commissaire Éclaireurs de France, vénérable de la loge Les Amis du Travail du Grand Orient de France, analysant précisément les points communs entre scoutisme et franc-maçonnerie. En 1952, il revient sur le sujet, toujours dans le même sens, en publiant dans cette revue un autre texte sous le pseudonyme maçonnique de Ben-Hiram. « Quand un franc-maçon s’intéresse au scoutisme, il ne fait que veiller sur la croissance d’un enfant dont les liens de parenté avec la franc-maçonnerie sont certains et que les adversaires de notre Ordre voudrait lui ravir », écrit-il. Il remarque de nombreuses analogies entre la franc-maçonnerie et le scoutisme et définit celui-ci comme une société préinitiatique. Les deux méthodes emploient des gestes rituels et des symboles communs, telle la chaîne d’union [4]. Mais surtout, la méthode de formation du caractère du scoutisme s’apparente à la méthode ésotérique de la franc-maçonnerie : nul ne s’initie réellement que par lui-même. La promesse scoute est considérée comme le début d’une initiation. Quant à la place de Dieu dans le scoutisme, elle est très comparable à celle qu’elle a dans la franc-maçonnerie britannique : Dieu est indispensable mais chacun adore le sien. D’autre part, le scoutisme et la franc-maçonnerie se définissent tous deux comme des fraternités mondiales animées du désir de servir. Et Deschamps revendique la qualité de franc-maçon de Baden-Powell.

Il pourrait être tentant de voir dans ces textes un phénomène marginal aujourd’hui dépassé. Or, dans les pays anglo-saxons, des loges de francs-maçons scouts existent très officiellement. C’est le cas notamment en Grande-Bretagne, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud, au Canada.

Compas et fleur de lys

Rassemblant des cadres ou des anciens du scoutisme et des maçons s’intéressant à la jeunesse, ces loges combinent dans leur emblème l’équerre et le compas maçonniques avec la fleur de lys du scoutisme. Leurs noms font généralement référence à des éléments du scoutisme : la boussole, la fleur de lys, le foulard, voire à Baden-Powell lui-même. Celui-ci, toutefois, n’était pas franc-maçon quoiqu’il ait pu être dit ou écrit. C’est pourquoi aucune loge scoute anglaise ne porte son nom. Cet usage n’est toutefois pas suivi dans les autres pays. La première loge scoute a été créée le 29 septembre 1930 en Australie, à Victoria. Elle prit le nom du fondateur du scoutisme et fût baptisée Baden-Powell Lodge 488. Baden-Powell lui a rendu visite le 12 mai 1931 et a dédicacé le volume de la Loi sacrée de la loge en y notant : « Avec les meilleurs vœux pour le succès de la loge dans son bon travail, Baden-Powell of Gilwell ». Son petit-fils David Michael Baden-Powell est membre de cette loge. En juillet 1944, la première loge de ce type a été créée en Grande-Bretagne. Les activités de ces loges scoutes peuvent facilement être suivies sur Internet.

Le scoutisme, une franc-maçonnerie pour enfants et adolescents ? Le débat ne présente plus aujourd’hui qu’un intérêt limité. Mais avec le recul, il est manifeste qu’un certain aspect ésotérique existe dans le scoutisme. Des francs-maçons y ont (ont cru ?) retrouvé une partie de leur spiritualité. Mais, bien évidemment, le scoutisme n’a pas été créé par la franc-maçonnerie pour combattre l’Église catholique ou protestantiser la jeunesse. Dans les deux cas, des jeunes ou des adultes se sont rassemblés pour, à la fois, venir en aide aux autres et pour se développer sur le plan personnel. Il n’est donc pas étonnant que malgré leurs différences, leurs routes comportent un tronçon commun.

Notes

[1Fondé en 1907 par un prélat de la curie romaine, Mgr Benigni, ce réseau secret international antimoderniste a beaucoup frappé les imaginations. Regroupant une centaine de membres en Europe, il lutte contre tous les adversaires de l’Église et constitue le noyau de l’intégrisme catholique jus-qu’à sa disparition en 1921. Utilisant une correspondance codée, diffusant La Correspondance de Rome jusqu’en 1912, puis les dépêches de l’Agence internationale Roma et Les Cahiers Romains, la Sapinière est soutenue par le pape Pie X.
Elle entretient des polémiques impitoyables avec ses adversaires, notamment les catholiques libéraux. A partir de 1911, elle mène un combat incessant contre le scoutisme naissant. « Quant au bar anglais (le scoutisme dans le langage rodé de la Sapinière), il faut lui faire une guerre sans pitié (…) mais avec beaucoup d’adresse », affirme une correspondance de Mgr Benigni du 3 février 1913, Cette campagne aura de nombreuses retombées dans les milieux catholiques.

[2Les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG) sont un grand mouvement international de jeunesse protestant créé en 1855.

[3Assemblée générale de francs-maçons.

[4Les bras croisés devant lui, chaque scout (ou franc-maçon !) donne la main à ses voisins au moment de la fin d’un rassemblement, ce cérémonial s’accompagnant en général du chant des adieux. Elle symbolise l’union fraternelle autour du monde.

PS

Cet article était originellement publié sur Scout un jour, un site animé entre 2004 et 2014 par des passionnés de l’histoire des Scouts de France.

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