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L’adolescent et les réseaux sociaux : quels impacts psychiques ?

LaToileScoute a sélectionné pour toi cet article de The Conversation publié en mai 2016. Il présente la relation de nos ados avec les réseaux sociaux, pourquoi ils postent dessus, quels attentes ils en ont. C’est un article de fond pour t’aider à comprendre, une invitation à découvrir une problématique éducative, que tu peux retrouver auprès de tes jeunes.

Auteur : Angélique Gozlan, Université Paris Diderot – USPC, psychologue clinicienne et chercheur.


The Conversation France travaille en partenariat avec l’émission de vulgarisation scientifique quotidienne « La Tête au carré », présentée et produite par Mathieu Vidard sur France Inter. L’auteure de cet article, Angélique Gozlan, a parlé de ses recherches dans l’émission du 20 mai 2016 avec Aline Richard, journaliste science et technologie pour The Conversation France. Réécoutez leur intervention, à 15’30".

Il y a quelques jours, une jeune femme de 19 ans se suicidait en direct sur Périscope. De quoi s’interroger sur une question essentielle qui dépasse cet évènement : l’impact des réseaux sociaux sur l’adolescent. Le jeune homme ou la jeune femme d’aujourd’hui semble ne plus pouvoir se penser sans son écran. Il ou elle devient un(e) adolescent(e) connecté(e) en permanence à des milliers de personnes. En somme, un individu machinique. Dès lors, quels impacts psychiques pouvons-nous repérer de ces usages des réseaux sociaux sur l’adolescent ?

Le fait divers de Périscope tend à diaboliser les réseaux sociaux en pointant les effets néfastes de ceux-ci, tant du point de vue de l’acteur que du spectateur. Pourtant, il ne faut pas oublier qu’ils ne sont qu’un outil, et que cet outil sera utilisé pour répondre au besoin adolescent dans sa singularité. À partir de ce constat, deux enjeux majeurs émergent : l’un soutient la subjectivation et le processus adolescent ; l’autre se constitue comme entrave à la résolution de la crise identitaire adolescente.

Pour se construire, tout adolescent a besoin de se mettre en image au-devant de soi, de paraître et de se montrer. Dans ce processus, l’autre n’est jamais loin. Il est nécessaire pour le jeune individu d’être regardé et reconnu pour se reconnaître, même si, pour certains, ce regard de l’autre peut être très angoissant. Ici s’ancre, en partie, la construction identitaire de tout adolescent. Les réseaux sociaux apparaissent comme une surface contenant des contenus psychiques et comme lieu vers lequel convergent les regards. L’adolescent trouvera donc dans ces espaces un lieu idéal pour étayer sa quête identitaire, et créer l’appel au regard de l’autre par le fait de se montrer et de se représenter.

Expressionnisme adolescent

Très souvent, la surface interactive de ces réseaux sera le support à « l’expressionnisme adolescent », pour reprendre Philippe Gutton. Il pourra y exprimer en images et en mots ses états d’âme, ses désespoirs amoureux, ses « délires » avec les copains, il pourra être connecté avec ses amis du quotidien, s’essayer à la séduction à travers l’écran, moins terrifiante qu’en face-à-face.

Quelle différence avec l’expression adolescente classique ? Elle naît de l’outil même des réseaux sociaux. L’adolescent ne se montre plus devant une dizaine de copains mais devant des milliers de personnes. Les réseaux sociaux ont inauguré une ère d’une intimité partagée à la vue de tous, une intimité interactive.

Le fait de poster un élément de sa vie sur les réseaux dépossède le sujet de cette part d’intimité, en la rendant publique, interactive, accessible à un grand nombre. Il faut que l’individu s’inquiète de ce contenu pour le préserver, notamment en connaissant les paramétrages de son compte. J’ai nommé par le terme désintimité, ce moment de dépossession de l’intime à l’écran. Dans ce moment, la fonction de protection de l’intimité n’opère plus, le sujet devient en proie à de possibles intrusions et emprise de l’autre. À partir de ce moment, deux voies sont possibles.

Dans l’une, les assises narcissiques et objectales de l’adolescent sont suffisamment solides pour qu’il utilise les réseaux sociaux comme objet culturel étayant les processus adolescents. Les contenus publiés ont alors le statut d’images-miroirs, d’images-témoins, images qui rendent présent un moment de vie, celui de la transformation adolescente et la construction d’une identité dans le lien social. L’espace virtuel est, dans ce cas, un lieu de transposition de la crise créative, soutenant le remaniement pulsionnel et narcissique de l’adolescent. L’adolescent joue différentes facettes de son identité pour saisir son image, image étrange, à se réapproprier du fait des changements pubertaires, et pour se créer une face sociale au regard de l’autre.

Le retour narcissique que l’adolescent trouve dans le regard que les autres portent sur ses publications soutient le processus de séparation qui a une place inédite à l’adolescence. En effet, il est essentiel de se séparer psychiquement de ses parents et de s’individuer. Les réseaux sociaux offrent alors des espaces d’expression de pensées intimes en dehors du regard parental, à travers lesquels œuvre le travail de désinvestissement parental et l’affirmation d’un « je suis ». En ce sens, les réseaux sociaux et leur interactivité peuvent se comprendre comme des objets culturels soutenant la subjectivation, le devenir sujet au sein d’un groupe de pairs.

L’autre voie induite par la désintimité est celle de la déperdition de l’adolescent. L’adolescence est un moment de grande fragilité du Moi. Si celui-ci n’a pas acquis pendant l’enfance des assises suffisamment sécures et contenantes, le remaniement pubertaire le fragilisera d’autant plus. L’adolescent pourra alors se trouver dans une quête avide d’une identité, d’une reconnaissance, mais aussi de limites pour éprouver les limites de soi, de son corps changeant et de son être intime.

Les réseaux sociaux seront utilisés par certains comme un moyen illusoire de trouver un regard sur soi susceptible de conforter leur sentiment de continuité d’existence. Malheureusement, même si l’écran peut parfois fonctionner comme un miroir reflétant sa propre image, il s’agit toujours d’un miroir sans tain au-delà duquel se trouvent d’autres individus connectés qui peuvent à tout moment interagir avec les contenus publiés. Ici se situe le risque des réseaux sociaux pour des adolescents fragiles ou des adolescents mal informés de ces risques : ils peuvent se retrouver face à une altérité virale, c’est-à-dire une contamination par l’autre par effet de viralité propre aux espaces virtuels.

Comme un virus informatique

L’autre, tout comme un virus informatique, s’approprie l’espace intime du sujet mis à vue sur le réseau, jusqu’à provoquer son aliénation. L’altérité virale crée une effraction associée à un sentiment de dépossession du sujet et ouvre sur une dimension de la violence. On peut citer des exemples : cas de capture d’images sur Snapchat rediffusée à grande échelle sur Facebook ; déferlements de haine sur le même Facebook ; harcèlement virtuel. Les limites entre soi et l’autre sont abolies et causent la perte du sujet en attaquant l’essence même de celui-ci : son intimité. L’altérité virale provoque alors l’échec de la tentative de figuration du Moi adolescent et de son image du corps, et se constitue comme entrave au processus adolescent.

Ainsi, les risques du virtuel prennent leur source dans une triple causalité : la singularité psychique du sujet associé à la qualité de l’internalisation des figures et des liens primaires, la viralité, et la pauvreté des informations sur l’usage des réseaux sociaux. Il est possible de réagir en faisant appel à des savoirs pluridisciplinaires : l’enjeu est de prévenir les risques encourus sur la toile. Il s’agit de créer l’écart nécessaire dans les discours entre monde réel et virtuel afin que le sujet puisse se créer son propre regard sur ces espaces virtuels au lieu de se laisser bercer par leur illusion, anéantissant toute pensée subjective et critique.

The Conversation


Angélique Gozlan, Psychologue clinicienne et chercheur associé à l’Université Lumière Lyon 2 et à l’Université Paris 7-Diderot, Université Paris Diderot – USPC
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
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