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Le dilemme du volontouriste

Les occidentaux qui viennent aider un pays à se développer pendant leurs vacances aident-ils réellement quelqu’un ?

Voici la question soulevée dans ce point de vue publié dans le New York Times.

Nous l’avons repéré comme un très intéressant support de réflexion au sens du projet de nos équipes ainées. Sans aucun jugement, il permet d’aider à se projeter sur ce qui sert et dessert une population. Il peut aussi leur servir d’outil de relecture et d’analyse de leur partenariat.

L’auteur Jacob Kushner effectue des recherches sur les aides étrangères, ainsi que l’immigration en Afrique centrale et de l’Est, ou dans les Caraïbes.

Nous le publions aussi parce que Haïti est une région que LaToileScoute ne cesse de suivre depuis le séisme de 2010 et que c’est une terre de nombreux projets ainés.

Les titres ont été ajoutés par LaToileScoute dans le but de rendre l’article plus lisible.

NDLR : La rubrique "Ca fait débat" laisse tout un chacun exprimer un point de vue et une approche qui n’est pas forcément partagée par tous les scouts. Le scoutisme est divers, les visions de la société toutes aussi diverses. LaToileScoute laisse chacun les exprimer et les partager. A chacun de s’en faire une opinion personnelle.

Il y a plusieurs années, alors que je travaillais comme reporter à Haïti, j’ai rencontré un groupe de vieux missionnaires chrétiens dans les montagnes au-dessus de Port-au-Prince, luttant avec de lourdes pelles pour mélanger du ciment et du sable. Ils étaient là pour construire une école le long d’une église Méthodiste. Un maçon haïtien musclé se tenait devant, les regardant, l’air perplexe et un peu amusé à la vue de ces hommes et de ces femmes qui étaient tous venus des États-Unis pour faire un banal travail de construction.

Ils viennent pour une semaine ou deux pour un « projet »

Ce sont des figures familières. Ce sont les volontouristes. Ils viennent pour une semaine ou deux pour un "projet" - une clinique médicale temporaire, une visite d’orphelinat, ou une construction d’école. En 2008, une étude australienne a sondé 300 organisations qui proposent de devenir volontouriste, représentant 1.6 million de personnes volontaires pendant leurs vacances, dépensant l’équivalent de 2 milliards de dollars par an. Quelques unes sont des célébrités supportant leur cause du jour, qui atterrissent pour rencontrer des locaux et des témoins d’un projet qui souvent porte leur nom. Beaucoup plus viennent pour apprendre l’anglais pendant les vacances des lycées et universités ou pendant une année de césure / sabbatique. D’autres sont des vacanciers recherchant la bronzette, qui restent dans des resorts au bord des plages mais qui veulent voir "le vrai [nomme le pays de ton choix]". Alors, ils se rendent dans une communauté pendant un après-midi pour aider les femmes locales qui font des bijoux, des perles ou des vêtements.

Ben Stiller visitant Port-au-Prince, Haïti, en avril 2010, dans le cadre du projet de reconstruction d’une école dans lequel il est impliqué

Pourquoi ne pas utiliser aussi nos talents en plus de nos portemonnaies ?

Le volontourisme apparait comme étant un admirable moyen de passer des vacances. Beaucoup d’entre nous donnons de l’argent à des organisations de charité étrangères dans l’espoir qu’ils rendent ce monde un peu meilleur. Pourquoi ne pas utiliser aussi nos talents en plus de nos portemonnaies ? Et pourtant, en voyant ces missionnaires faire ces blocs de béton ce jour-là à Port-Au-Prince, je ne pouvais pas m’empêcher de me demander si leurs intentions n’étaient pas mal placées. Ces gens ne connaissaient rien à la construction d’un bâtiment. Tous ensemble, ils ont dépensé des milliers de dollars pour voler ici, et faire le travail que n’importe quel briqueteur haïtien aurait réalisé plus rapidement. Imaginons combien de classes auraient été construites s’ils avaient donné de l’argent plutôt que de l’utiliser à se déplacer sur place eux-mêmes ? Peut-être que cela aurait fourni un emploi avec un salaire décent pour quelques semaines à ces maçons haïtiens ? A la place, au moins pour quelques jours, ils étaient là, sans emploi.

Action à court terme ou à long terme ?

En outre, construire une école est relativement facile. Améliorer l’éducation, surtout dans un lieu comme Haïti, ne l’est pas. Est-ce que les missionnaires ont un plan à long terme pour former et recruter des enseignants qualifiés dans cette école ? Ont-ils un budget pour payer les enseignants indéfiniment ? Les autres bâtisseurs d’écoles que j’ai rencontré en Haïti l’admettent : ils ne sont pas engagés dans une démarche à long terme. J’ai ainsi visité une fois une école construite par une ONG qui n’avait plus d’argent pour payer les enseignants. Si ces volontouristes "fabriqueurs de briques" ont négligé de telles choses dans leur empressement à se salir les mains, ils ne seraient pas les premiers.

Alléger la pauvreté mondiale est une tâche extrêmement complexe.

Alléger la pauvreté mondiale est une tâche extrêmement complexe. C’est comme pour arracher une dent récalcitrante, cela nécessite un travail difficile et long, et de l’expertise. Même les experts font parfois mal. Les critiques du travail post-séisme de la Croix-Rouge en Haïti font valoir qu’un demi-milliard de dollars que l’organisation a collecté pour les secours a été en grande partie utilisé à mauvais escient. Des projets de plusieurs millions de dollars entrepris par le gouvernement des États-Unis ont finalement échoué à aider Haïti à exporter ses mangues ou finir le nouveau bâtiment pour le Parlement d’Haïti en temps et en heure. Si des professionnels dédiés, réellement compétents n’arrivent pas à obtenir des progrès durables sur une période de plusieurs années, alors comment un vacancier inexpérimenté peut le réussir en quelques jours ?

Des volontaires créent même un préjudice

Parfois, le bénévolat provoque même un préjudice réel. Des recherches en Afrique du Sud et ailleurs ont ainsi mis en lumière les limites du « tourisme orphelinats ». Les volontaires viennent aider à prendre soin d’enfants dont les parents sont morts ou les ont rejetés. Ce volontourisme est devenu si populaire que certains orphelinats sont organisés plus comme des entreprises opportunistes que les organismes de bienfaisance, soumettant intentionnellement les enfants aux mauvaises conditions afin d’inciter les bénévoles sans méfiance à donner plus d’argent. Il a été aussi découvert que beaucoup d’ « orphelins » ont des parents vivants, qui pourraient, avec un peu de soutien, faire un meilleur travail pour élever leurs enfants que ces actions de bénévoles. Ajoutons qu’il a été constaté que les arrivées et les départs constants de volontaires sont liés à des troubles d’attachement chez les enfants.

Des bénévoles qui ont de réelles spécialités

Bien sûr, il y a des bénévoles qui possèdent une réelle spécialité, des compétences recherchées. A Port-au-Prince, je vivais en face d’une maison d’hôtes catholique où des groupes de volontaires, américains pour la plupart, passaient leurs premières nuits en Haïti. Souvent, je les rejoins pour le dîner, pour les écouter parler de leurs expériences. Je me souviens avoir rencontré un ophtalmologiste du Milwaukee, qui venait de passer une semaine dans une ville éloignée en Haïti pour faire de la chirurgie oculaire au laser. Il a raconté la joie qu’il éprouvait à aider les gens qui allaient aveugle de cataractes à voir.

Mais ce n’est pas le cas de tous …

Mais tous les bénévoles ne viennent pas avec une expertise en ophtalmologie. Quand je demandais à une des femmes qui dirigeait cette maison d’hôtes pourquoi elle a déménagé à Haïti, elle m’a dit : "il y a longtemps je me suis senti appelée à être ici, et je suis venu simplement suite à cet appel, ne sachant pas ce que je vais faire." À bien des égards, cette femme est typique du genre de volontouristes que j’ai rencontré. Beaucoup sont religieux - le genre de personnes qui citent des passages de la Bible, la Torah ou le Coran qui encouragent les fidèles à aider ceux dans le besoin. Certes, disent-ils, « aime ton prochain » prend un sens différent dans un monde globalisé. Pour beaucoup de ces personnes, connaître une culture étrangère ne suffit pas. Ils doivent changer cet endroit pour un monde un peu meilleur.

Sommes nous légitimes à intervenir ?

Peut-être que nous nous racontons des histoires à nous-même. Aussi frustrant que ça peut l’être, nous devrions admettre que nous, amateurs, n’avons pas grand chose à offrir. Peut-être que nous devrions abandonner l’hypothèse que nous, simplement en ayant cet immense privilège de pouvoir voyager partout le monde, nous serions en quelque sorte qualifiés à soulager les maux du monde. Parce que le mantra « bonnes intentions » devient sale quand il est accompagné de l’éventualité d’avoir donné à un orphelin déjà atteint du SIDA en Afrique du Sud un trouble de l’attachement, ou d’avoir mis un maçon haïtien au chômage.

Comment rendre le monde un peu meilleur ?

J’en suis arrivé à la conviction que la première étape pour rendre un monde un peu meilleur, est simplement de vivre l’expérience de ce lieu.

À moins que vous ne soyez prêts à consacrer votre carrière à étudier les affaires internationales et de la politique publique, rechercher les erreurs que les organismes de bienfaisance étrangers ont fait malgré leurs bonnes intentions, et à identifier des approches de développement qui, elles, ont des données et des preuves tangibles de réussite derrière eux, alors, peut-être que volontaire à l’étranger n’est pas fait pour vous.

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