Le miracle de Moissac

Cette chronique avait été initialement réalisée pour la radio du jamboree des Scouts et Guides de France Connecte ! Nous te proposons de retrouver sa version écrite !

Partons sur les bords du Tarn, un peu avant que celui-ci ne rejoigne la Garonne, entre Agen et Montauban, à 70km du centre de Toulouse. Si vous partez camper dans le coin, on vous recommande tout particulièrement d’aller au marché de Moissac place des récollets, de 8h à 13h le samedi et le dimanche.

Moissac, c’est une ville qui a un passé riche, qui a été le lieu des guerres de religions, qui est une ville de vin. Mais ce qui nous intéresse vraiment c’est son moulin. Je précise d’emblée, le moulin de Moissac, ça n’est pas vraiment la petite maison mignonne avec quatre pales qui tournent doucement au gré du vent. Non, le moulin de Moissac par rapport à un moulin traditionnel, c’est un peu ce que la moissonneuse batteuse est au ciseau à bonzaï. C’est une importante bâtisse, réalisée entre les 15 et 17e siècle ou tournaient jadis jusqu’à 36 meules. Bien évidemment avec la révolution industrielle puis la première guerre mondiale, l’activité baisse. Le moulin est prêt pour accueillir l’aventure la plus incroyable des siècles qu’il a traversés.

Pendant la Guerre, Moissac se trouve en zone « libre », sous contrôle français jusqu’en 1942. C’est ce lieu que choisissent les Éclaireuses et Éclaireurs Israélites de France (NDLR : à l’époque EIF, Éclaireurs Israélites de France) et leur fondateur Robert Gamzon pour créer quelque chose entre un camp scout permanent, une colonie de vacance et une grande réunion de famille. La France est occupée, les familles déportés, faisons un camp scout ! Le centre National des EI [NDLR : faire la liaison avec le S et prononcer Zéi] organise le départ des enfants situés en zone occupée pour leur éviter la déportation. Il faut faire vite, avec les moyens du bord, et discrètement. Le 21 novembre 1939, « M » reçoit du commissaire général adjoint le message suivant, tapé sur une demie feuille A4 au bords déchirés « Votre fils a été inscrit sur nos listes d’évacuation, son groupe partira vers le 1er décembre à Moissac. En conséquence nous vous serions reconnaissant de bien vouloir nous indiquer s’il est toujours prêt à participer à ce départ. Veuillez nous répondre par retour du courrier, afin que nous puissions vous fixer rendez-vous en temps utile. » Quelques semaines, plus tard, le temps presse déjà, dans un autre courrier à un autre parent et dont la mise en page témoigne de l’urgence de la rédaction le ton se fait prière et pressant « votre fils doit être évacué par notre mouvement », « se munir surtout de vêtements chauds et de couvertures. »

En tout ce sont 500 enfants scouts ou non qui prendront la direction du moulin de Moissac, et pour les plus jeunes la maison des enfants située au 18 rue du port. Un couple de scouts, Shatta et Bouli Simon dirigent l’endroit. Ce que l’histoire de Moissac a d’extraordinaire c’est que les enfants adolescents et parfois plus grands qui y sont réfugiés n’y vivent pas cachés, mais chantent, célèbre, font shabbat, vivent au plein jour avec le soutiens des habitants. Le maire de la ville est également médecin et visite régulièrement les enfants de Moissac. La secrétaire de la mairie et son assistante s’occupent de fournir les éléments et tampons nécessaires pour réaliser de faux papiers. Les soirs de shabbat on dresse la table dans la cour, les enfants portent leur kippa, chantent, aucun passant ne s’en émeut. Pour les habitants l’entraide et la solidarité sont des évidences.

Les plus grands sont placés dans les familles de la régions en tant qu’apprentis, ils y apprennent la soudure, l’agriculture. Une dizaine d’hectares de friches sont transformés en ferme et exploités par les plus grands.
Lorsque le mouvement est formellement interdit en novembre 1941, le président du scoutisme français, le Général Lafont obtient l’autorisation que les activités continuent non plus en tant qu’éclaireuses et éclaireurs israélites, mais en tant que membres du Scoutisme français. Quatre mois plus tard, il est à Moissac pour inspecter les lieux et soutient publiquement la démarche et affirme le soutiens du scoutisme Français aux EI. Le refuge est connu des autorités, le commissaire des renseignements généraux de la région y est favorable.

L’aventure prend fin en 1943 lorsque la division SS « Der Fuhrer » tristement célèbre pour ses massacres arrive à proximité. Le Moulin et la maison des enfants ferment, mais les enfants sont dispersés dans les familles et fermes alentours. Malgré la présence des SS, aucun jeune n’est dénoncé, aucun n’est déporté, tous survivront à la guerre.

L’aventure de Moissac c’est une part fondatrice de l’histoire de nos amis les éclaireurs israélites, c’est aussi un des plus beaux pieds de nez que le scoutisme a pu faire à la haine.

Si je vous parlais du marché de Moissac c’est pour une raison simple. Si vous y allez, peut être aurez-vous la chance, comme le fils de Shatta et Bouli il y a encore peu de faire la queue devant un étal de légumes derrière une héroïne ou un héros de l’époque. Ils pourraient être reconnus « justes parmi les nations » mais il faut en faire la demande. Lorsque le fils de Shatta et Bouli en a parlé à cette vieille dame qui l’avait reconnu, sa réponse fut « Oh, non ! C’était normal. On a fait ça pour les enfants. »

PS

Avec la voix de Pauline de PulseFM/NilFM

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