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Retour d’expérience : apprendre aux louveteaux-jeannettes à mieux vivre ensemble

Garçons et filles : apprendre à vivre ensemble

Cet article ne se veut pas un exemple ou un plaidoyer pour la coéducation, c’est juste un témoignage d’un moment vécu pendant un camp louveteaux?-jeannettes.

Comme tous les articles de la section « Ca fait débat » il n’engage que son auteur et pas LaToileScoute.

Comme le camp ne saurait se résumer à ce seul moment et pour casser un peu la longueur du texte, nous avons ajouté des photos d’illustration de ce même camp

Pendant mon camp j’ai vécu un moment fort, que je n’aurais jamais pensé vivre durant un camp louveteaux?-jeannettes. Je suis chef chez les SGDF?, une association dont la plupart des unités regroupent garçons et filles mais avec des sizaines homogènes (c’est à dire composé d’enfants tous du même sexe). Ce modèle, la coéducation, comme beaucoup de points de divergences entre associations scoutes, ne me semble ni pire ni meilleur qu’un autre. Ici ce que je vais vous raconter est un moment où il nous a apparu être une faiblesse mais où il s’est finalement avéré être une force.

Le problème

Sur ce camp, nous avions parfois des problèmes de respect entre jeunes mais jamais très important. Jusqu’au jour où certaines des filles sont venus dire aux cheftaines qu’à cause des garçons de l’unité, elles se prenaient des réflexions désagréables, qu’elles n’osaient plus s’imposer dans l’unité et que, lors d’une sortie, elles avaient renoncé à certaines activités pour ne pas avoir à subir les moqueries de ces garçons.

Evidemment lorsqu’on en a discuté entre chefs et cheftaines on est tombé des nues, un peu honteux de n’avoir rien su voir. Mais comme ce problème nous semblait très important, nous avons décidé de prendre une décision forte : remplacer la veillée prévue ce soir là par un temps de discussion entre chefs et jeunes.

L’organisation de la veillée

Nous avons d’abord séparé les jeunes entre garçons et filles, éloignés suffisamment pour ne pas s’entendre. Puis nous nous sommes répartis dans la maîtrise (trois chefs et trois cheftaines) entre les deux groupes, en veillant à être un minimum mixte. Nous nous sommes alors retrouvés deux chefs et une cheftaine avec les filles, deux cheftaines et un chef avec les garçons.

L’objectif avec le groupe des filles était de crever l’abcès, les faire parler de ce qu’on leur avait dit, et ensuite essayer de réparer les dégâts que ces mots avaient pu faire, afin de rétablir une relation de respect et de confiance dans l’unité, tout cela avec bienveillance et sans les brusquer. Chez les garçons, nous voulions marquer le coup, leur expliquer que l’attitude et les mots rapportés étaient inadmissibles et indignes de scouts, les faire réfléchir au mal que ça pouvait faire et les conduire d’eux-mêmes à changer d’attitude, avec fermeté mais sans culpabilisation excessive.

Ce qu’on a dit

Pris un peu au dépourvu par les événements, nous n’avions pas vraiment prévu de discours, ce qui fait que nous avons finalement laissé parlé les jeunes et, de notre côté nous avons fait confiance à ce qui sortait du coeur et en essayant d’identifier quels messages il nous était important de leur faire passer (cette liste n’a pas vocation à être exhaustive et ne saura évidemment pas résumer la teneur de la discussion).

  • Fille comme garçon, chacun a sa place dans l’unité, c’est une des règles du mouvement, c’est une de nos convictions les plus profondes.
  • Fille comme garçon chacun est un enfant qui se définit bien plus par ses particularités que par le fait d’être un garçon ou une fille.
  • Chacun a un corps qui lui appartient, qui est comme il est, et personne n’a son mot à dire sur le corps d’un autre.
  • Si un des jeunes, par son comportement, exclue certains de l’unité, c’est lui qui doit partir, pas ceux qui sont exclus.
  • Exclure un jeune c’est toujours un échec pour les chefs, mais si on doit en passer par là pour que les filles soient enfin respectées, on le fera.
  • Le fait que les filles aient parlé c’est une très bonne chose, si elles n’avaient pas osé nous en parler nous n’aurions pas pu régler le souci.
  • Les chefs bien qu’eux aussi garçons et filles peuvent tout aussi bien aider les garçons et les filles si ils/elles se font embêter.
  • A l’école aussi, il est anormal qu’elles se fassent embêter, elles doivent le dire aux adultes.
  • Si les garçons veulent s’en prendre aux filles par représailles, les chefs interviendront. Les garçons ne pourront pas leur nuire. Ici elles sont dans un cadre protégé, justement pour qu’elles puissent s’épanouir sans pression. Et de même pour les garçons.
  • Les garçons peuvent montrer qu’ils sont sensibles et qu’ils aiment les activités manuelles sans moquerie, les filles peuvent aimer jouer au foot, faire du bricolage etc. Ici on est libre d’être ce qu’on est et ce qu’on aime et on a pas à faire des activités « de fille » si on est une fille.
  • Les chefs aiment les jeunes même s’ils ne sont pas parfaits, même si chacun a des défauts, et s’ils interviennent c’est pour que ça puisse aller mieux.
  • On n’en veut pas aux garçons de s’être mal comporté, ce n’est pas que de leur faute, c’est aussi ce qu’ils entendent dans la cour, à la télé, sur internet, mais on veut qu’ils changent parce qu’on sait qu’ils ne veulent pas faire du mal. Et on veut qu’ils puissent avoir une seconde chance avant qu’il ne soit trop tard.
  • C’est difficile comme discussion parce que les filles crèvent un abcès douloureux mais on est obligé de le faire pour que ça s’améliore.
  • Garçons et filles, les corps commencent à changer, les comportements à être parfois un peu bizarres, il y a de grosses variations de maturité à l’adolescence, mais dans quelques années, les relations seront bien plus normales.
  • Chacun est un peu bizarre à ce moment là parce qu’on est un peu perdu, le monde et son corps changent, on n’est pas sûr de soi.
  • Les filles risqueront sûrement d’avoir d’autres épisodes de ce type dans leur vie (on essaie de changer le monde le plus vite possible, mais c’est jamais assez rapide), elles ne doivent jamais perdre de vue qu’elles ont autant leur mot à dire, leur place à prendre, autant de mérite et autant de droits que les garçons, même si on risque plus souvent de le leur nier.
  • Les chefs leur parlent comme ils parleraient à leurs petits frères et leurs petites soeurs, ici on n’est pas les parents on n’est pas les profs, ils peuvent se confier et on fera ce qu’on peut pour les aider (ce que feraient d’ailleurs aussi parents et profs).

Voilà j’en oublie encore sûrement beaucoup, de toute façon c’est sorti spontanément et l’heure était plus à faire passer un message positif et respectueux de chacun que de prendre des notes, et surtout on ne voulait pas les angoisser plus qu’ils ne l’étaient déjà, bien au contraire.

La clôture de l’incident

Une fois qu’on sentait que tout le monde avait pu un peu parler (et qu’il commençait à être tard pour aller se coucher) nous avons envoyé les garçons se coucher, sauf les plus jeunes qui n’étaient pas concernés par les soucis, afin qu’ils ne se sentent pas punis et qu’on évite qu’ils gardent un souvenir négatif de cette veillée. On leur a alors un peu parlé, pour leur dire qu’ils n’avaient rien fait de mal, qu’il ne fallait pas se sentir disputés mais que quoi qu’il en soit il fallait traiter les filles correctement.
On les a invités à venir se joindre aux filles qui étaient restées autour du feu et on leur a laissé un petit temps pour finir de clôre l’incident. Pendant ce temps les chefs accompagnaient le coucher des autres garçons et parlaient aux filles qui en sentaient le besoin, de façon plus individuelle.

A la fin de ce petit temps nous avons envoyé tout le monde se coucher en reprécisant que dès le prochain souci il fallait venir en parler aux chefs.

Les moyens de remédiation

Pendant le reste du camp nous avons instauré une règle à table : ayant une mixité parfaite des effectifs, nous avons demandé à ce que soient intercalés garçons et filles à table afin de les faire discuter ensemble. Nous avons aussi veillé à inclure le plus possible tout le monde dans chaque jeu,

à décloisonner au possible les deux clans, tout en leur ménageant des moments où chacun pouvait se retrouver, en sizaine, entre filles ou entre garçons.

Enfin nous avons fait des bilans tous les soirs sur la question particulière des relations garçons-filles et il ne nous est remonté que des améliorations au fur et à mesure des jours et les garçons n’ont jamais tenté de se « venger » des filles pendant le camp. Les jeunes nous ont aussi beaucoup remercié d’être intervenus, même si ça a dû provoquer une veillée un peu moins sympathique que d’habitude.

Nous en avons donc conclu que dans l’ensemble nous avions correctement géré l’incident. Nous avons mis brièvement et succinctement les chefs de groupe au courant, afin qu’ils sachent un minimum quoi répondre si les parents leur en parlaient, mais nous n’avons pas voulu en parler directement aux parents, l’essentiel de la libération de parole s’étant effectuée du fait qu’on avait justement la posture de grand frère/grande soeur et pas celle de parents. Evidemment, si on nous avait rapporté des faits plus graves, nous aurions tenu informé les personnes compétentes.

Les leçons qu’on en a tiré

Alors que sur le moment j’ai pu penser que la coéducation (le fait de faire cohabiter garçons et filles ensemble sur le camp et ce sans être dans la mixité absolue) était génératrice de ce genre de problèmes, avec du recul je me dis que finalement c’était un bon exemple de ce que ce choix pédagogique pouvait apporter.

Finalement ici la coéducation n’a pas été générateur de problème mais révélateur. Bien que l’on ait commencé par parler du camp, les jeunes en sont vite venu à parler de l’école, des soucis rencontrés pendant la récré. Je me dis que c’est peut-être là où on leur a été le plus utile, leur permettre de combattre et renverser les préjugés dont ils sont victimes, certes chez les scouts mais encore plus dans le monde extérieur.

Je me dis qu’ils ont trouvé chez les scouts une oreille à qui se confier, là où, à l’école, même si elle existe de plus en plus, cette oreille est plus dur à atteindre, parce que l’enseignant est plus distant, plus inaccessible, parce qu’on y a moins l’occasion d’être soi-même, que la pression de groupe y est plus forte.

En tout cas j’espère que notre maîtrise aura pu aider ces jeunes à se sentir un peu mieux dans la société, à moins se sentir bridé, forcé de se cacher. Et qu’on leur a transmis un bon message.

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